L’éclat de la munition a pénétré le haut de sa cuisse. Il n’a pas coupé l’artère toute proche mais a endommagé un nerf. Ce qui fait qu’Oleksandra devra patienter plusieurs mois en rééducation afin de retrouver l’usage synchronisé de ses jambes. Durant cette convalescence à l’écart du front russe, elle ne communiquera avec Yulia, sa sœur de guerre, que par l’intermédiaire de son téléphone. Cette dernière lui apprendra sur la même période, sa joie de s’être mise en couple avec un soldat et lui fera part de son décès seulement quelques semaines plus tard. Quelque part en Ukraine, tous les jours, on porte un toast au seul fait d’être en vie. Le documentaire de Yegor Troyanovsky, diffusé par Arte, est titré Cuba & Alaska. C’est ainsi que les deux femmes s’appellent et s’interpellent. Dans la vie d’avant Cuba était styliste et s’efforce toujours de dessiner entre deux coups de feu. Alaska, qu’un éclat n’a pas ratée, était journaliste. Elles ont choisi de défendre leur pays à leur façon. Elles sont « combat medic », dans une unité de soins qui vient au secours des blessés.
Ce n’est plus une surprise de le constater mais quand même. Avec leurs caméras embarquées, Alaska et Cuba nous emmènent là où cela se passe vraiment, l’objectif parfois à quelques centimètres de la compresse qui rougit du sang qu’elle absorbe. Tellement proches du terrain que l’on mesure mieux la distance entre le tiède cocon des plateaux télévisés (là où l’on analyse finement la pertinence de l’aide occidentale) et de la brutale réalité. Les deux « combat medics » posent des tourniquets destinés à stopper les hémorragies et enseignent aussi aux soldats comment les poser. Elles soignent un grand-père victime collatérale d’un tir de drone et récupèrent même un bélier réfugié dans les escaliers conduisant au sous-sol d’une maison bombardée. À l’arrière du pick-up, elles parlent à un homme blessé, lui administrent des anti-douleurs et le réconfortent comme elles le peuvent, avec le sourire et lui disant que ça va aller.
Le jour où Alaska est blessée, c’est à son tour d’être allongée à l’arrière du véhicule. Malgré les anti-douleurs, elle grimace entre deux essais de plaisanterie. Plus tard elle expliquera que cet éclat qui lui est entré près de l’entrejambe, lui donne l’impression d’être à la fois électrocutée et ébouillantée. Son chauffeur qui l’écoute sera lui-même atteint plus tard. C’est comme ça là-bas, dans ce que raconte ce documentaire extraordinaire, on a l’impression que tout le monde y passe, que ce n’est qu’une question de temps. Sauf Cuba, du moins jusqu’au générique de fin. Dans le film on la voit qui s’offre une permission à Paris pour y montrer les modèles vestimentaires qu’elle a conçus. Dans cette France où il convient de râler si souvent, où pour une vétille réglementaire, on hurle à la dictature. Où l’on peut évoquer une « violence sociale inouïe » quand il s’agit de fustiger un budget gouvernemental. Exaspérants contrastes.
Ce qui est frappant c’est leur sourire constant et même leur tendance à la rigolade en guise de trompe-la-mort. Une séquence les montre à l’envers, allongées dans l’herbe. Elles attendent d’intervenir, les gants bleus pour les soins sont déjà enfilés, elles portent un casque, des lunettes de protection et elles enchaînent les blagues en riant fort.
Elles y sont allées à la guerre et elles y retournent. Comme une évidence. Alaska explique à sa psychiatre qu’il ne faut pas y voir de sa part un patriotisme intellectuel et vibrant de résilience, non. Elle dit que c’est simplement dans ce pays qu’elle veut vivre, c’est tout. Et comme Alaska est une crâneuse comme son amie, les attaques russes lui font certes peur mais mais elle ne se dérobe pas.
Au-delà de tout ça, il y a cette incroyable sororité d’armes, cette amitié qui se manifeste à chaque instant. Quand elles sont séparées l’une s’inquiète et inversement. Grâce aux téléphones, le lien se maintient avec la force d’un câble. Nous voyons leurs échanges (traduits) qui apparaissent comme des bulles de bande dessinée. Un jour qu’Alaska insiste en écrivant « pourquoi tu ne réponds pas? », nous téléspectateurs, savons grâce au montage que Cuba s’est endormie. Ce film a bien mérité son titre de meilleur documentaire, à Rome l’année dernière.
PHB
À l’antenne le 26 février et sur Arte.TV jusqu’au 31 juillet
Photos: ©Yegor Troyanovsky