C’est encore Lou

Oui, encore elle. En 2021 nous avions déjà fait part à nos lecteurs de la mise en vente d’une photographie de Lou, femme rendue célèbre par la plume de Guillaume Apollinaire. Le document s’était envolé pour peu de choses, coup de chance pour l’acquéreur, trop d’amateurs (au moins deux) s’étant déclarés vaincus sans avoir combattu. S’agissant de la première prise de vue de Louise de Coligny Châtillon (1881-1963), vendue en 2021, elle avait été prise par le studio Feneyrol à Antibes, probablement dans l’entre-deux-guerres. On la voyait posant gaiement devant une automobile alors que son truc c’était plutôt de piloter les avions. Mais il existait une seconde photo, traînant son anonymat sur la plateforme  Ebay. Dans le doute nous l’acquîmes à petit prix, sous réserve d’une expertise sourcilleuse, une fois son enveloppe de livraison décachetée. Or tout correspondait à moins qu’elle n’ait eu une sœur jumelle. La photo (ci-dessus) a été prise au même endroit, dans un décor identique, facilement reconnaissable. Sauf l’ombre portée du chapeau sur le visage compliquant légèrement l’identification, ainsi que l’automobile différente, tout semble en effet concorder.

Nous avions conservé une copie de la précédente (1) ce qui nous a permis de faire une comparaison sans concession. Sauf erreur toujours possible bien entendu, il s’agit bien de celle qui fit chavirer Guillaume, celle qui résidait villa Baratier (2), celle qui ne voulait pas s’encombrer plus longtemps d’un poète une fois entièrement consommé, fût-il l’un des plus grands. On notera au passage que le consommé de poète est un plat assez rare et qu’une fois digéré, eh bien il faut s’en trouver un autre. Et c’est toujours mieux que de bouffer du curé.

Donc ce serait encore elle. Nous avons bien comparé la taille, le visage, les yeux, la bouche, et tenté d’effectuer une estimation volumétrique de chaque narine. Elle sourit avec alacrité, tout comme sur le précédent cliché vendu chez Sotheby’s il y a cinq ans. Elle tient en laisse un petit chien qui lui, regarde autre chose que l’objectif. L’animal est du genre fox terrier et pour le nom du carrossier de la voiture il faudrait un expert que nous n’avions pas sous la main au moment où nous promenions une loupe exigeante sur le précieux tirage. Le fanion sur la calandre, dénonce les années vingt. C’est un petit trophée finalement, que cette acquisition dûment signée par le studio Feneyrol. On peut s’étonner par ailleurs qu’il n’y ait pas plus de clichés de Lou en circulation, puisqu’elle avait vécu jusqu’à l’orée des années soixante, époque où la photographie s’était largement popularisée.

Photo il y a peu anonyme, elle vient grâce à l’intervention de la divinité Fortuna, de sortir de l’ornière. La fortune, ou plus prosaïquement énoncé le coup de pot, nous fit acquérir il y a quelques années et à peu près dans les mêmes conditions, une carte postale représentant Port-Aviation. Cet endroit situé en banlieue sud de Paris et dont il subsiste quelques murs, était un terrain expérimental, aménagé au tout début du 20e siècle et destiné aux pionniers de l’aviation. Les pilotes y effectuèrent d’abord des tours de piste avant, gagnant peu à peu  en assurance, de pousser leur avantage de plus en plus loin. Port-Aviation a toujours été un sujet pour tous ceux qui s’intéressent à Apollinaire, puisqu’il en est question dans « Zone », l’un de ses plus grands poèmes.

La carte avait terminé son rôle documentaire comme un joli marque-page. On y voyait au recto quelque chose comme un biplan extravagant entouré par une foule laissant libre cours à son enthousiasme. Mais nous ne nous étions jamais intéressés au verso, là où l’on colle le timbre. Le jour où nous y posâmes le regard, nous nous aperçûmes que cette carte à dix euros avait été adressée à un certain Henri Rousseau. Comment ne pas penser immédiatement au Douanier Rousseau, peintre devenu mondialement connu et mieux connu sous cette appellation de Douanier. Sauf que le niveau d’incertitude est cette fois plus fort que pour la photo de Lou. L’adresse indiquée étant en effet le 2 rue Mizon dans le 15e arrondissement de Paris. S’il s’est bien marié dans cet arrondissement, nulle biographie à notre connaissance ne mentionne ce lieu d’habitation. Ses adresses parisiennes connues sont situées dans le 14e arrondissement. Mais le doute est permis, la calligraphie intrigue et la signature composée des initiales « A » et « B » donne envie d’y croire, comme s’il s’agissait par exemple d’André Billy, l’un des protagonistes de cette époque formidable. La missive a été postée en septembre 1909.

Peut-être quelqu’un reconnaîtra-t-il l’écriture dans un sens positif ou négatif et nous saurons alors s’il s’agissait bien du Douanier où du cousin germain inconnu de la tante d’un quelconque neveu, venu à Paris tenter sa chance avec un petit saut par Port-Aviation, histoire de jeter un œil sur le progrès en marche.

PHB

(1) Relire à propos de la première photo
(2) Tout connaître (enfin) de la villa Baratier
Docs: coll©PHB
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