Le trentième jour finalement, Ron Woodroof n’est pas mort. Un mois auparavant, à l’hôpital, au vu des analyses de sang, le médecin lui avait donné trente jours. Et à la date supposée fatale au contraire, le Texan amateur de rodéo roulait vers le Mexique à la recherche d’un traitement anti-sida fourni par un médecin radié de sa profession. « Dallas Buyers Club », est un film qui passera à l’antenne d’Arte dès ce soir le 23 mars. Réalisé par Jean-Marc Vallée, il raconte l’histoire d’un grand type un peu bouseux, sur les bords, cocaïnomane, macho à l’extrême et homophobe primaire. Il travaille sur des chantiers, rit fort boit aussi des bières à la chaîne et prend des paris dans les démonstrations de rodéos. Il a une bande de copains, groupe au sein duquel ils exaltent mutuellement leur virilité. La révélation de sa maladie est un choc qui lui fait tourner ses santiags du côté de la sortie de l’hôpital. Il bombe le torse car ce n’est certainement pas un type comme lui qui pourrait clamser d’une maladie réservée aux gays. Dans le brouillard actuel où prolifèrent tant de mauvais films, « Dallas Buyers Club » (2013), nous rappelle qu’il en existe des bons.
L’acteur Matthew McConaughey, a perdu un certain nombre de kilogrammes pour interpréter un personnage ayant réellement existé. Ce qui est tout à fait intéressant dans ce scénario dramatique, c’est l’évolution de son personnage central, celui à qui on ne l’a fait pas, hâbleur, baiseur à moustaches avec son chapeau de cow-boy à la Marlboro. Quand il comprend que la distribution du seul médicament autorisé aux États-Unis (l’AZT) ne concernera que la moitié d’un groupe de malades par tirage au sort afin d’en mesurer les effets par rapport à ceux qui recevront un produit bidon, il s’achète les doses au marché noir, en marlou qu’il est. Sauf que le produit hautement toxique le met par terre et c’est ainsi que Ron Woodroof va non seulement chercher à sauver sa peau mais aussi celle des autres ce qui n’est pas la moindre de ses évolutions.
Le tout est très bien filmé. Dans « Dallas Buyers Club », il n’y a pas de beaux rôles et les séquences sont crues. Progressivement cependant, l’ambiance change et le cerveau du cow-boy se reparamètre au fur et à mesure des rencontres que la maladie met sur son chemin. Hospitalisé un temps, il rencontre Rayon, une travestie aux yeux cernés par les fêtes, l’usage des drogues et l’infection au VIH. Comme de juste cela commence mal, mais un dialogue s’installe. Rayon apprivoise Ron Woodroof en se montrant parfois aussi rude que lui. C’est le tour de force de Jean-Marc Vallée que de nous faire adhérer à cette amitié en construction entre deux êtres qui jouent leur survie.
Le premier des protagonistes se bat et c’est bien le verbe qui convient. Contre l’administration américaine qui lui interdit, une fois passée la frontière mexicaine au retour, de revendre quoique ce soit sous peine de prison. Qu’à cela ne tienne, avec Rayon, il va créer une association (d’où le titre) avec une adhésion payante laquelle donnera à ses membres un traitement gratuit. Comme l’Amérique n’a que l’AZT dans ses tiroirs et qu’elle tient à défendre son business malgré la toxicité du produit à haute dose, lui partira chercher jusqu’au Japon un antiviral bien plus efficace. Pour tromper les douanes avec ses fioles, il n’hésite pas à se déguiser en curé ou en personnel de bord. Rien ne l’arrête, Ron Woodroof est comme un tracteur avec un moteur turbocompressé.
C’était il y a quarante ans et dans le monde, d’aucuns se souviennent combien la panique avait saisi la planète avec cette pandémie. Cela avait démarré avec des petites brèves dans les journaux avant de prendre une ampleur considérable. « Dallas Buyers Club » nous remémore cette époque et cette angoisse ayant saisi ceux ayant lu le mot « positif » après un test sanguin.

Quant à Ron Woodroof, il mute. Son regard sur la communauté homosexuelle change complètement. On le voit dans le regard de son personnage quand au milieu d’un bar gay, avec comme envoûtant fond musical « Follow me » interprété par Amanda Lear. il ne voit plus que des humains autour de lui.
Moyennant quoi il aura tenu sept ans de plus que les quatre semaines qu’on lui avait données. Son amie Rayon finira également par y passer. L’émotion que nous ressentons à son départ sous morphine, prouve la réussite de ce film abrasif. Où le héros fait toujours bonne figure même quand il circule dans une chemise de nuit d’hôpital dévoilant son fessier amaigri. « Profitez du spectacle », crâne-t-il à la cantonade.
Paola Andreotti
« Dallas Buyers Club » de Jean-Marc Vallée, sur Arte à compter du 23 mars et jusqu’au 22 avril
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