Pourquoi écrivaient-ils ? (en 1985)

De la vertu du rangement. En faisant le tri de vieux journaux, je suis récemment tombé sur un numéro spécial de Libération de mars 1985. Ce numéro était intitulé « Pourquoi écrivez-vous ? 400 écrivains répondent ». C’est ma mère qui l’avait acheté et ramené à la maison. J’étais alors adolescent et je l’avais lu avec fascination. Il m’a suivi ensuite pendant quarante ans, au fil de mes déménagements successifs. « Libé » avait donc écrit à 400 écrivains du monde entier et leur avait posé cette question à la fois simple et terriblement complexe: « Pourquoi écrivez-vous ? » Les réponses collectées avaient été publiées comme un « essai de géographie littéraire et une circumnavigation inédite ». Pas si inédite que cela en réalité car la première enquête du genre avait été publiée en 1919, dans une revue appelée Littérature et dont les directeurs s’appelaient Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault. En 1985, Philippe Soupault (88 ans à l’époque) était d’ailleurs toujours vivant et avait répondu aussi à la question de « Libé ».

Relire ces réponses 40 ans après leur publication m’a laissé une impression mélancolique car la plupart des auteurs, nés dans leur grande majorité entre 1920 et 1940 ont désormais disparu. Certains écrivains étaient déjà prix Nobel à l’époque (Samuel Beckett, Gabriel Garcia Marquez, William Golding). D’autres allaient le devenir (Joseph Brodsky, Nadine Gordimer, Toni Morrison, J.M.G Le Clézio, Mario Vargas Llosa, Patrick Modiano). La lecture me renvoyait aussi à la naissance d’une passion personnelle pour la littérature.

Mais ces écrivains, que disaient-ils au juste? Il y a d’abord les réponses qui, sans que leurs auteurs se soient concertés, reviennent en leitmotiv. Nombreux sont ceux qui commencent par expliquer qu’écrire est un mystère, qu’ils ne se sont jamais posé cette question du « pourquoi ? » (bien plus préoccupés du « comment? »), car ils écrivent comme ils respirent, et que s’ils connaissaient la réponse sans doute arrêteraient-ils de le faire. Beaucoup disent que l’écriture leur procure du plaisir, les fait se sentir libres et vivants, les aide à mieux se connaître et à connaître le monde et qu’elle leur permet de gagner leur vie.

Ce qui émerge des réponses, c’est qu’on écrit d’abord pour soi-même. À l’exception de ceux dont la génération et le pays avait été traversé par des luttes emblématiques (décolonisation, lutte contre l’apartheid, résistance, etc.), peu de répondants avaient l’ambition de changer le monde et d’écrire par engagement politique, lucides quant aux véritables pouvoirs de la littérature.

Au-delà de ces réponses communes, les plus intéressantes sont les plus singulières (et parfois énigmatiques). En voici quelques morceaux choisis:

« Presque toute vocation littéraire commence comme une aspiration à la sainteté, à l’accomplissement de soi-même. Je me suis mis à écrire pour cela, et aussi parce que j’aimais les mots. » (Joseph Brodsky – États-Unis)
« J’écris parce que j’ai l’impression ou le sentiment que le monde est inachevé, comme si Dieu qui a créé le monde en six jours et qui s’est reposé le septième n’avait pas eu le temps de tout faire […] J’écris pour achever le monde. » (Antonine Maillet – Canada)
« J’écris pour survivre à mon enfance, pour sauver du néant quelques images, quelques sentiments et quelques émotions de l’enfance. » (Juan Marse – Espagne)
« Écrire, c’est rattraper la vie perdue. » (Josef Skvorecky – Canada)
« Il est possible que la littérature soit une vengeance que nous n’exercerions pas nous-mêmes. » (Camilo José Cela – Espagne)
« J’écris pour mettre en accusation l’humanité. » (William Gass – Etats-Unis)
« Notre métier est de révéler. Nous révélons que nos vies sont inévitables. » (John Irving – États-Unis)
« L’écrivain est son propre sauveur. Son expérience est l’expérience humaine du temps et de la perte: il porte témoignage encore et encore. » (Jayne Ann Philips – États-Unis)
« Chaque écrivain fait un long voyage entre ce qu’est la vie et ce qu’elle devrait être. » (Amrita Pritam)
« Bon qu’à ça. » (Samuel Beckett – Irlande)
« Parce que ça me libère d’un certain sentiment de culpabilité inexplicable. » (Julio Ramon Ribeyro – Pérou)
« Je n’ai jamais su ce qu’il en est de cette drôle d’activité. Je crois que ça cessera en 2027. Fini d’un seul coup, personne n’écrira plus. » (Marguerite Duras – France)

Que répondraient des écrivains d’aujourd’hui à la question posée par les surréalistes en 1919 et par « Libé » en 1985 ? L’exercice mériterait d’être renouvelé, mais si la prophétie de Marguerite Duras se révèle exacte, il n’y a plus de temps à perdre.

David Clair

Photos :
– Couverture Hors-série Libération – mars 1985
– Philippe Soupault par Robert Delaunay (Toile de 1922, source, 1922 – Paris, Musée National d’Art Moderne)
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