On revient le chercher

C’est l’histoire d’un vendeur au marché des livres du parc Georges Brassens à Paris. Ce matin-là il avait posé sur son étal une petite biographie de Gilbert Bécaud. Publiée en 1972 aux éditions Seghers, du vivant du chanteur (décédé il y a 25 ans), elle comprenait moult titres de ses chansons phares. Et en ce début du mois de mars 2026, ce vendeur bien connu des habitués du marché, avait dit à l’acheteur qu’il s’était demandé en l’achalandant si l’ouvrage trouverait preneur. Baissant le prix d’emblée, il demanda à l’acquéreur s’il pouvait lui raconter une anecdote personnelle. Il lui raconta que ses parents, le père étant d’origine grecque, lorsqu’il l’emmenait lui et ses frères, en vacances dans la Peugeot 403, ne manquaient jamais de chanter « L’orange du marchand » au fil des kilomètres. « Mon histoire ne vous pas ennuyé? », avait-il conclu. Non seulement elle n’avait pas gêné le nouveau possesseur du livre mais elle lui avait remémoré la terrasse de l’aéroport d’Orly, laquelle était encore un but de promenade le dimanche en ID 19, point de vue d’où l’on regardait décoller et atterrir, les avions d’Air France ou de la Pan Am.

En ce temps-là, Gilbert Bécaud était ce que l’on appelait une « vedette ». Un homme qui remplissait les salles et même cassait les pianos. Il avait trois paroliers de talent dont un préfet (!), lesquels lui fournissaient des textes auxquels Bécaud ajoutait sa touche. Le résultat ne manquait pas d’une certaine poésie et se démarquait du tout venant.

Cela fera 100 ans l’année prochaine que Gilbert Bécaud est né. Sa fille Émily Bécaud s’inquiétait l’année dernière à l’automne, du peu de présence de la voix de son père sur les radios. C’est pourquoi sans doute, le vendeur  du parc Brassens se demandait si un livre lui étant consacré trouverait rapidement preneur. Une chute d’engouement étonnante pour cet homme né à Toulon en 1927, dont la voix se faufilait partout. Dont le timbre si caractéristique, s’échappait de chaque transistor posé sur la nappe du pique-nique en bordure de la Nationale 7 ou d’ailleurs, avec le capot-moteur ouvert afin de refroidir le radiateur.

Certains de ses succès ont conservé tout leur charme, toute leur efficacité, sûrement aussi parce que parmi les thèmes abordés, il y a la question centrale de l’amour et de ses défaites. Les auditeurs ayant un peu vécu ne pouvaient qu’adhérer à ses paroles qui visaient juste. Dans « Et maintenant que vais-je faire », il disait: « tu m’as laissé la Terre entière, mais la Terre sans toi c’est petit ». Dans « Je reviens te chercher » à la fois titre et introduction d’une bien jolie mélodie, l’exorde était immédiatement suivi de « je savais que tu m’attendais ». Un texte qui ferait tomber les larmes d’un contrôleur de gestion penché sur ses tableaux de chiffres.

C’est à l’homme de télévision Christophe Izard que l’on doit, dans ce livre attrapé au marché Brassens, la courte biographie de celui qui était né François Silly, de ses débuts près du champ de courses d’Auteuil jusqu’aux plus grandes scènes internationales. Artiste dont l’auteur souligne dès le départ son insouciance, son optimisme et sa joie de vivre, qualités partagées avec Pierre Delanoë l’un de ses paroliers, présenté comme un « équipier ». Au même titre que Louis Amade (le préfet) et Maurice Vidalin que Bécaud a connu au régiment. Ce Vidalin qui lui fit chanter: « Oui, je t’aime. Quand on dit ça à un fauteuil/dans une chambre où l’on est seul/c’est effrayant comme on est seul. »

L’homme qui avait sûrement et comme tout le monde des côtés insupportables, reste attachant. Ses succès plaident pour lui. De même que cette légende autour de sa cravate bleue à pois blancs. Celle qu’il porta en premier en 1952 sur une scène de Versailles, celle-là même que lui avait confectionnée sa mère, en taillant dans le tissu d’une de ses robes.

En 2001, année de sa disparition, un article de RFI rappelait que Ionesco le dramaturge lui était tombé dessus, fustigeant « la banalité, l’imbécillité des paroles, de la musique, aggravées par sa voix, qui ne vient ni de la tête, ni de la gorge, ni de la poitrine, mais du ventre ou du gros intestin ». Jean Cocteau montera au créneau pour défendre vivement Bécaud et c’est peut-être pourquoi il a été dit que la chanson « Quand il est mort le poète » venait de cette intervention.

Nous reviendrons le chercher l’année prochaine, pour ses cent ans, car la Terre sans lui c’est petit.

PHB

Illustration et photo: ©PHB
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4 réponses à On revient le chercher

  1. Alain S dit :

    Merci cher Philippe, pour cette évocation si juste.
    Gilbert Becaud, c’est mon enfance et ma jeune vie d’adulte. Et ses chansons n’ont pas pris une ride…ce qui n’est pas le cas de beaucoup de ses contemporains !
    Oui, vous avez tellement raison, « la Terre, sans lui, c’est petit » .

  2. perico pastor dit :

    C’est beau, et mérité.
    Merci

    P.S. C’est qui, Ionesco? 🙂

  3. Byam dit :

    Bécot, Philippe

  4. Gilles Bridier dit :

    « La place Rouge était déserte…. ». Qu’est devenue Nathalie aujourd’hui …?

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