Quand la scénographie d’une exposition, l’entrée à peine franchie, commence avec la présentation d’un film, le visiteur peut ressentir la contrariété légitime d’être coupé en plein élan. Pas cette fois. Cette longue séquence subaquatique réalisée par Jean Painlevé en 1929, happe immédiatement l’intérêt. Pourtant il ne s’agit que d’un oursin dans ses œuvres avec ses cils se terminant en micro-ventouses. Normalement un thème comme celui-là est à fuir. Du genre que les insomniaques visionnent, désespérés, à trois heures du matin. Mais ce focus de Jean Painlevé sur cette petite boule vivante a quelque chose de hautement poétique. Cet oursin ressemble à une fleur en apesanteur qui s’ouvrirait en permanence. Et puis le voilà timide, qui atterrit sur le sable blanc, s’y creuse une place, avant d’y disparaître comme dans un songe. Cette exposition a d’abord été abritée au musée du Jeu de Paume à Paris avant d’être abritée au sein du musée du Pont-Aven, spot mondial des surfeurs à l’huile. En ce début du mois de mars, après toutes les précipitations, l’Aven gonflée à bloc avait des allures de Zambèze en pleine saison des pluies. Mais c’est bien dans l’obscurité des salles du musée qu’il s’y passait quelque chose, autour de ce Painlevé (1902-1989) qu’on a bien fait de sortir des tiroirs, et pas seulement en raison de ses zooms autour des oursins.
Il n’avait pas vraiment réussi ses études: ce n’est pas toujours simple de grandir à l’ombre d’un père ayant été par trois fois président du Conseil. Ce qui intéressait le jeune Painlevé, c’était les rivages, là où on pouvait avec un peu de chance dénicher une paire d’hippocampes en plein accouplement. Surtout, il avait trouvé plus tard les moyens de les filmer avec des systèmes étanches, et d’obtenir des rendus spéciaux en jouant sur la vitesse de défilement. On pourrait croire ces images totalement dépassées à l’heure où l’on sait filmer les abysses en polychrome, mais le niveau de l’eau modeste jusqu’à nos chevilles pâles, cèle tant de merveilles que cela donne envie céans de filer jusqu’à la plage, celle de Port Manech par exemple, toute proche.
Non seulement Jean Painlevé filmait, mais il écrivait avec beaucoup de justesse de sensibilité et d’humour (1). Sur un mur de l’exposition figurait ainsi cette ode à la liberté si séduisante que l’on se surprend à la relire jusqu’à la savoir presque par cœur: « Le métier comporte ses joies pour ceux qui aiment la mer, pour ceux qui l’aiment jusqu’à l’exclusion de toute autre possibilité de joie naturelle. Patauger jour et nuit par n’importe quel temps même où l’on sait ne rien trouver, de l’eau au nombril ou aux chevilles, fouiller partout, algue ou pieuvre, s’hypnotiser sur une mare sinistre où tout vous guette alors que rien n’y vit, extase de n’importe quel intoxiqué y compris le chien de chasse kilométrant en tous sens avec un plaisir infini le champ dont chaque repli cache, au plus, une vieille patate. » Painlevé en l’occurrence, nous autorise à ne rien faire d’autre que de plonger les mains et les pieds dans l’intimité des flaques d’eau de mer et de retrouver au passage notre insouciance que l’on avait bêtement oubliée là.
Politiquement à gauche, antifasciste -déjà- à une époque où les nuages étaient vraiment bas et sombres à ce sujet, Jean Painlevé avait suscité l’intérêt des surréalistes et singulièrement le regard d’André Breton au point que le cinéaste figura sur la table des matières de la revue Surréaliste parue en 1924.
Drôle de gars ce Painlevé, sûrement bon camarade dans le genre submersible, lequel, étant par ailleurs un amateur de jazz précoce. Puisqu’il avait notamment sonorisé une de ses séquences autour d’un épique combat de crevettes ou quelque organisme approchant, avec une musique de Cab Calloway (1907-1994). Il avait aussi réquisitionné Darius Milhaud (1892-1974) pour illustrer son chapitre hippocampe, son grand cheval de bataille si l’on veut bien nous permettre cette facilité de langage. Où il nous est décrit un accouplement complexe où bizarrement c’est la femelle qui est à la manœuvre, le mâle portant les œufs avant d’éjecter la future progéniture avec des spasmes muets.
L’hippocampe nage debout, ce pourquoi peut-être ils nous fascine. Il y eut sûrement une époque où le genre équin fit divergence. L’un ralliant à quatre sabots la joie de caracoler et l’autre, le miniature, le Pégase sous-marinier qui avait préféré rester en suspension parmi les bulles. Moyennant quoi il se trompait car nombre de prédateurs le trouvent toujours à leur goût et sans compter la main de l’homme qui trouve rigolo de le voir séché puis de le ranger à côté des étoiles de mer et autres trophées.
Tout cela valait bien un détour par Pont Aven. Cette dose de surréalisme en noir et blanc fait du bien à cette ville devenue une galerie de galeries et pas forcément pour le meilleur.
PHB
« Jean Painlevé, les pieds dans l’eau » jusqu’au 31 mai, musée de Pont aven
(1) Auteur d’un texte prophétique avant-guerre sur la domination des robots à venir
NB: On trouve facilement photos et films de Jean Painlevé sur le web
Photos: (1) expo (2) @PHB