Souvenez-vous de Michel

Je connais l’œuvre de Michel Houellebecq pour l’avoir lue (et écoutée) en totalité. Au milieu des années quatre-vingt-dix, jeune professionnel à l’époque, je prenais mon train tous les jours vers 6 heures 50 Gare Saint-Lazare pour aller travailler à Rouen. Un matin, j’avais acheté (par hasard ?) « Extension du domaine de la lutte » au Relais H de la gare et je l’avais lu, d’une traite. Il se trouve que le personnage principal vivait à Paris et se rendait à Rouen pour différentes missions de conseil. Au-delà de ce détail, qui n’en était pas un pour moi, le texte restituait l’ambiance morose d’une société française déprimée que j’avais, comme d’autres, déjà bien perçue, mais encore jamais vue exprimée de cette manière-là. Le roman développait l’idée des effets d’un libéralisme à l’œuvre dans tous les compartiments de la société depuis soixante-huit, y compris et peut-être surtout dans les relations humaines. Pas mal de second degré et d’humour enveloppait le tout et produisait cet effet de charme qui imprègne toute l’œuvre de Houellebecq.

Depuis « l’Extension », j’ai lu tous les écrits de Michel Houellebecq, écouté son premier album (« Présence humaine »), ses interviews, et vu ses apparitions au cinéma. Si je précise cela, c’est pour donner aux lectrices et lecteurs de cet article une idée de l’objectivité toute relative avec laquelle j’accueille les nouvelles productions de cet auteur. Or, il se trouve que vingt-cinq ans après Présence humaine, Michel Houellebecq vient de sortir un nouvel (deuxième) album, intitulé « Souvenez-vous de l’homme ».

Souvenez-vous de l’homme est un « album concept » autour de la disparition de l’être humain. Frédéric Lo en est le co-auteur pour la musique. Autant le dire tout de suite, c’est un événement et c’est une réussite. Les albums concept sont toujours des aventures risquées car ils risquent de déboucher sur des morceaux reliés les uns aux autres de façon artificielle et forcée. Ce n’est pas le cas en l’occurrence. Rien de plus naturel au contraire pour Houellebecq qu’écrire sur la fin de l’être humain ! Il exprime dans la poésie de ses paroles sa vision tendre et désespérée de l’évolution d’une humanité qui, de renoncements en renoncements, court à sa perte inexorablement (au moins l’occident selon lui).

Il n’y a pas que les textes qui font de « Souvenez-vous de l’homme » une réussite. La musique y est pour beaucoup. Elle fait plus que mettre en valeur ou habiller les mots. Elle offre une vraie consistance des mélodies et des arrangements, pour donner au tout un résultat à la hauteur d’albums aussi géniaux et élégants que « Fantaisie militaire » (Alain Bashung, 1998) ou « 5.55 » (Charlotte Gainsbourg, 2006). Si la moitié des textes avaient déjà été écrits par Houellebecq avant le démarrage de l’album, l’autre moitié a été engendrée à partir de la musique, d’où cette belle impression d’unité.

Depuis ses débuts et au fil de ses réflexions personnelles et des évolutions de la société humaine occidentale, Houellebecq est passé, dans une remarquable continuité littéraire, d’un pessimisme sociétal (les conséquences délétères de mai soixante-huit) à un désespoir anthropologique et crépusculaire (la prise du pouvoir par la technique, la disparition (?) de la possibilité de l’amour, la solitude désormais irrémédiable). Cette dernière phase (pas l’ultime, je l’espère) de l’œuvre de Michel Houellebecq était déjà présente dans « La possibilité d’une Île » (2005) mais a surtout commencé selon moi avec « Sérotonine » (2019) pour s’affirmer dans « Anéantir » (2022).

Houellebecq pourrait critiquer un homme qui court à sa perte du fait de ses comportements destructeurs et de ses choix. Mais cet effacement d’un être humain qui tire discrètement sa révérence lui inspire tendresse plus que condamnation, car il est un écrivain de la compassion, un moraliste qui ne fait pas la morale. Chez lui, nul jugement. Sans doute considère-t-il aussi qu’il est trop tard et que la situation est sans espoir.

« Souvenez-vous de l’homme » incarne au fil de 12 titres qui apposent leur marque musicale et littéraire, l’aboutissement d’une pensée et de perceptions d’un auteur dont on se souviendra. Quelques extraits choisis:

Évoquant les êtres humains tels qu’ils avaient fini par devenir (il en parle déjà au passé):

« Au milieu des vivants
Ils connaissaient la guerre
Ils chevauchaient le vent »

Sur la prise du pouvoir par la technique, dans le titre « Le dialogue des machines »:

« Avant, longtemps avant
Il y a eu des êtres
Qui se mettaient en rond
Pour échapper aux loups
Et sentir leur chaleur
Ils devaient disparaître
Ils ressemblaient à nous. »

[…] Et (déjà dans « Présence humaine »):

« Nos corps sont presque froids
Il faut que la mort vienne
La mort douce et profonde
Bientôt les êtres humains
S’enfuiront hors du monde.

Bientôt s’établira le dialogue des machines
Et l’informationnel remplira, triomphant
Le cadavre vidé de la structure divine.
Puis il fonctionnera,
Jusqu’à la fin des temps. »

Un bel album donc, à écouter et méditer sans modération. Merci Michel.

David Clair

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