Théâtre du Soleil, éclatant

Elle est là, éternelle icône dans la tempête … oh, là, pardon, je m’emporte déjà … elle est là donc, comme toujours à l’entrée de « son » théâtre, elle est seule pour contrôler les billets, avec un grand merci souriant. Ceux qui ne la connaissent pas physiquement (y en a-t-il ?) apprécieront l’accueil si simple et efficace. Les autres, la première fois comme la énième, penseront, ah tout de même, quelle expérience, ce théâtre. Bienvenue à la Cartoucherie du Bois de Vincennes, au Théâtre du Soleil précisément. Ariane Mnouchkine, donc, est fidèle au poste. À la barre d’un vaisseau qu’elle a cofondé en 1964, amarré dans cet enclave multi-théâtrale depuis 1970. Un sacré bail. Pour le spectacle lui-même, Sautez trois paragraphes. Car « l’expérience Théâtre du Soleil » débute en réalité dès l’appel téléphonique de réservation. Pas de site de réservation, ni même d’e.mail de réservation. Non, la voix humaine, cette Chère voix humaine, il faut échanger. Idéalisme. Collectivisme. Humanisme. Voilà un îlot de gauche, purement de gauche, c’en est émouvant. Réservation par téléphone, donc. Pas tout à fait. On a le choix.

Envoyer un chèque (pour les moins de 30 ans, demandez à vos parents), qui ne sera « bien évidemment » pas débité avant votre venue (bien évidemment, sinon c’est moche, faire payer avant). Ou payer sur place, voilà comme cela pas de risque de se faire débiter en avance, non mais. Sur place, donc, Jour J, jour heureux, deux files d’attente successives. La première pour retirer les billets, à payer ou pas, donc, vous suivez. Mais des billets non placés, entendez, non numérotés. Ce serait trop simple.

Deuxième file d’attente. Une double file, côtés cour et jardin, plan de la salle sur de grands panneaux. On choisit sa place. Enfin, on choisit, … ceux qui sont arrivés dans la première file disons trois heures avant le spectacle peuvent choisir, les autres, les fainéants comme moi qui ne sont arrivés que deux heures avant, prennent les miettes (parenthèse trajet, le RER A jusqu’à Fontenay-sous-Bois puis la marche sont très recommandables pour l’expédition depuis Paris). À ce propos, des miettes, il est très difficile en effet de battre au jeu de l’arrivée en avance une grande partie du public qui, comment dire, dispose d’un temps conséquent, étant à la retraite. Non, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit, je n’ai pas demandé pourquoi les spectacles du week-end ne sont pas réservés aux actifs. Non, ce serait discriminant, et cela, c’est tout à fait inconcevable ici, la discrimination. Pas de jeunisme (sachant qu’ici à 52 ans on est encore jeune, hum). Les miettes, donc, mais sachant que si vous parvenez à éviter les trois derniers rangs, la visibilité est partout extra. La double file, donc, revenons-y, enfin, avant que les files n’en soient plus vraiment et que ce soit le b…azar. Avec le sourire, évidemment. Vous « choisissez » la place en échange d’un autocollant figurant le numéro et le rang, à coller sur votre billet (celui non placé, vous vous souvenez, dans la première file). Et voilà, le tour est joué, direction la salle. Enfin, la troisième file donnant accès à la salle, file au terme de laquelle agit donc la grande patronne. Et vous souriez aussi, parce qu’après trois files d’attente, vous savez que vous touchez au but.

Vous voilà pour patienter dans la grande halle alimentaire (avec son coin librairie). Ambiance conviviale, grandes tablées, où les blocages de sièges pour l’oncle et la cousine partis batailler au comptoir de commande relèvent de l’art martial. Mais avec le sourire. Bien entendu, ici tu aimes ton prochain. Au menu, plat principal unique, Bortsch ukrainien. Un bon bouillon de légumes. À accompagner de son pierogi … ukrainien. Bien, je ne savais pas le pierogi fait de pâte feuilletée, m’enfin bon. Hommage ukrainien, ici, on est solidaires. En accord avec le spectacle, je finirai par y venir. Une expérience unique, communion unanime devant les grands bols, ça discute, d’Ukraine ou pas, surtout d’Ukraine sans doute.

Et voilà le grand moment. On passe devant les loges visibles qui sont sous les gradins, on redécouvre toujours avec la même émotion la salle de spectacle, on attend un grand moment. Plus de trois heures, pause comprise. Visuellement, c’est magique. La pénombre, le fumigène, les lumières blafardes, les ombres, … vers la fin, la scène des banquiers, oh, la scène des banquiers, et au final Winston Churchill qui marche sur l’océan déchaîné. On en prend plein les yeux. Il y a une patte Théâtre du Soleil, le spectateur est emporté. Et pourtant. Et pourtant, … mais, car il y a un « mais », qu’est-ce donc que cette histoire de VO enregistrées surtitrées. Soit un spectacle figurant principalement des personnages russes et allemands. Mais les comédiens sont français, francophones, en l’occurrence, c’est la troupe du théâtre. Survient un stratagème, comment, le dire poliment, incroyable. Les voix que l’on entend sont enregistrées, en VO, russe et allemand donc pour l’essentiel, il y a aussi au moins de l’anglais, et du français, elles sont diffusées en playback. Et tout est surtitré. Alors qu’une troupe mettons de Moscou ou de Berlin viennent jouer sa pièce à la Cartoucherie, OK, bravo au spectacle vivant, on joue en VO, on surtitre. Mais ici la VO est subterfuge. Quel dommage. On y perd de l’attention pour suivre l’action, qui rappelons-le visuellement est superbe. Pourquoi donc faire cela ? Sans doute car le monde est ici. Le Théâtre du Soleil se pense si universaliste. Certains spectateurs trouveront cela charmant voire audacieux. Allez donc (par exemple) au vénérable Odéon, ou vers mille autres destinations, à Paris ou de par le monde. On y perd, donc, de l’intensité visuelle du spectacle, car on lit tout de même inévitablement les surtitres.

De fait, le texte lui-même, c’est du costaud. Très politique, évidemment. Le scénario donc, celui de la montée du communisme et du nazisme, de 1918 à 1933 et l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir. Après une première période de ces Dragons consacrée à la Révolution russe de 1917. Et en attendant la 3e période qui nous mènera sans doute au second conflit mondial. Hitler donc, comme Staline, en prennent sacrément pour leurs grades. Noir c’est noir, eh non, il n’y a plus d’espoir, le souffle est puissant, le spectateur assiste aux conciliabules historiques avec Lénine ou Trotski aussi, côté russe, Goebbels ou Goering côté allemand. Ah, les principaux personnages sont reconnaissables avec des masques très figuratifs, ces grosses têtes n’en sont que plus inquiétantes et fascinantes. Les tableaux sont parfois trop longs, occasion de grands discours politiques, mais on frémit sous le coup du vent de l’Histoire. Comment après la première guerre mondiale les hommes ne s’entendent pas encore et foncent vers un nouveau chaos mondial. Comment la politique manipule, le dictateur se saoule de son pouvoir. Les bons sont faibles et les mauvais sont forts. Vivement la 3e période, cette fois avec trois heures (au moins) d’avance en arrivant sur zone.

Byam

Ici sont les Dragons, 2e période, Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes

Photo: ©Michèle Laurent

 

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Une réponse à Théâtre du Soleil, éclatant

  1. Anne Chantal dit :

    Oui, j’ose le dire ! c’est écrit avec une certaine allégresse – je félicite la plume -, mais la conséquence me parait évidente – pour moi – Hors de question de me lancer dans une telle galère !
    Bravo les sentiments communautaires..
    anne chantal

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