Vous aviez, en primaire, peiné sur l’accord des formes pronominales, ri bêtement au son d’improbables imparfaits du subjonctif, maltraité la concordance des temps. Adulte, vous renonçâtes à vous rappeler s’il faut inverser verbe et sujet après « aussi » (c’est attendu, sans être obligatoire, si une virgule lui est accolée) et « ainsi » (l’inversion est fréquente mais pas obligatoire, pas d’enjeu de virgule)… Mais il vous en est resté un certain goût de l’effort et la fierté un peu vaine de l’inaccessible beauté de la langue française. Et puis, au fil des discours entendus (politiciens de plus en plus normaux mais de moins en moins normaliens), des dialogues saisis dans la rue et ailleurs, d’échanges lus avec indignation puis relayés avec résignation dans les messageries sociales, vous vous êtes laissé dériver dans des ténèbres linguistiques, traversées ça et là de brûlants repentirs. Une grammairienne chevronnée vient de publier un nouveau bréviaire qui pourra, selon les cas, vous sortir (ou pas) de ce marasme. Anne Abeillé, auteur de « La Grammaire se rebelle », se revendique, disons-le d’emblée, de ces « linguistes atterrées » qui ont fait pendant aux économistes du même qualificatif, avec une intention avouée: déconstruire les idées reçues, desserrer les carcans. Son ouvrage entend désinhiber, en dénonçant le grammaticalement pur.
La langue est un « work in progress » (ne refusons donc pas à notre sol linguistique les apports en terreau fertile). Point de bonne ni de mauvaise manière de parler, et, partant, pas de bons ou de mauvais francophones. Anne Abeillé, qui a codirigé « La Grande grammaire du français » (Actes Sud, 2021), est souvent convaincante. Quand l’Académie recommande de circuler en voiture mais à vélo, elle démonte l’interdit. « En » ne veut pas forcément dire « dans », à preuve les locutions valides « en route » ou « en chemin ». En réalité, c’est une autre logique, cachée, qui s’applique: « à » convient aux moyens de locomotion naturels (à cheval, à pied, à la nage), là où « en » suppose un artefact (en moto, en traîneau).
L’accord du participe ? Il est « passé » écrit insolemment Anne Abeillé. Trop de norme a en l’espèce tué la norme. Les 44 recommandations académiques qu’il faudrait maîtriser sont devenues pour la plupart des « règles zombies ». La linguiste préconise de s’en tenir à deux, robustes celles-là: avec le verbe être, le participe s’accorde avec le sujet; avec avoir il est invariable. Chérissons sans vergogne avec Brassens – et avec le Bescherelle, édition 2026 – le souvenir de « la première fille qu’on a pris dans ses bras ».
Sans surprise, l’auteure invite à ne plus verbaliser les passagers. Si les écrivains ont su se
dégager de la gangue normative, le fonctionnaire, l’étudiant ou l’étranger se sont régulièrement fait (ou « faits », à l’envi) épingler. À tort, car les suppôts du subjonctif imparfait et les censeurs du « malgré que » oublient ou feignent d’oublier que le français est une plante antique mais bien vivante, profuse et évolutive. Il s’agit surtout de distinguer les registres, suggère l’experte. On ne va pas à l’école en maillot, mais inutile d’arborer costume-cravate à la plage. Laissons passer « je veux pas » dans un SMS à un ami et penchons pour « je ne veux pas », voire « je préfèrerais ne pas » en clin d’œil à Melville, pour le ou la prof de français.
Libéralité, bienveillance et créativité, c’est entendu. Mais comment alors enseigner cet objet mouvant, toujours recommencé ? Si l’on conçoit que le coup de règle (physique) a peu fait pour l’instruction des jeunes esprits, qui peut croire que l’absence de « correction » rend la copie meilleure ? En art même, l’indéfini ne conduit-il pas au relativisme ? On ne transgresse jamais que les tabous que l’on connaît. Anne Abeillé distingue entre la règle (fondée, si l’on met de côté les règles zombies) et la norme, qui sous couvert de justesse, discrimine. La loi, dans le champ linguistique aussi, forge des outils de domination (au choix patriarcale, bourgeoise, intellectuelle…).
L’égalité des genres, en grammaire, peine ainsi à se faire jour. Le masculin résiste, voire reprend du terrain. L’accord de proximité, qui permettait à Racine de nous armer « d’un courage et une foi nouvelle », a été biffé des programmes scolaires en 1901, mais est toujours bien vivant: on dit et on écrit certaines régions et départements. Au passage, fidèle à son statut d’observatrice des usages, l’auteure n’encourage ni ne décourage l’écriture inclusive. Tout au plus note-t-elle que la formule économise les doublets. Et avec malice, elle fait remarquer que de Gaulle s’adresse en 1945 aux « Français, Françaises », alors qu’en 58, il est passé à « Françaises, Français ».
Mais les « fôtes » ? La syntaxe paresseuse, l’appauvrissement du vocabulaire, la perte de nuance à l’écrit comme à l’oral, qui plombent nos établissements, année après année, dans les classements internationaux ? Les élèves méconnaissent généralement les règles des puristes, pas les solides conventions du quotidien, assure la linguiste. Quant au vocabulaire moyen, il s’est considérablement enrichi, au fil des décennies passées, à la faveur de l’hypercroissance des syllabus techniques et des apports externes au français. La vraie difficulté, juge-t-elle, tient à notre orthographe, qui a cessé d’être mise à jour au XIXe siècle.
Jean Cedro
« La Grammaire se rebelle », Éditions Le Robert, 2026, 16,90 euros
Citations « fautives »:
Molière: « Quand est-ce que l’hymen unira nos deux cœurs ? »
Saint-Simon: « Passer par Mme de Maintenon pour aller au Roi »
Madame de Sévigné: le « plaisir de […] faire que […] vous trouviez tout ce que vous aurez
besoin »
Stendhal: « Le public de Paris a une capacité d’attention, c’est trois jours »
Proust: « Ne ferais-je pas mon livre de la façon que Françoise faisait ce bœuf mode »
Julien Gracq: les « mouvements littéraires qui se sont succédés » jusqu’à nous ».
Il faut bien des connaissances et de l’érudition pour faire un article aussi alerte et aussi spirituel.
Merci à l’auteur .
Merci pour cet article qui allie connaissance et humour. Un ami me l’a envoyé et à mon tour et que je vais le partager avec des passionnés de langue française. Je la tourne parfois sept fois sous ma douche avant de l’écrire au propre. Je pratique davantage l’imparfait du subjectif que celui du subjonctif et j’ai quelque souci dans ma vie actuelle à envisager le futur simple ! Les accords perdus m’attristent beaucoup. Po-éthiquement
Fanie
Je roule à voiture à pédales.
Merci pour cet article qui allie connaissance et humour. Un ami me l’a envoyé et à mon tour, je vais le partager avec des passionnés de langue française. Je la tourne parfois sept fois sous ma douche avant de l’écrire au propre. Je pratique davantage l’imparfait du subjectif que celui du subjonctif et j’ai quelque souci dans ma vie actuelle à envisager le futur simple ! Les accords perdus m’attristent beaucoup. Po-éthiquement
Fanie veuillez m’excuser pour ce premier envoi avec une erreur.