Une lectrice nous ayant aimablement avertis de la présence de Guillaume Apollinaire au Grand Palais, dans le cadre de l’exposition sur Henri Matisse, il devenait opportun d’évoquer le livre que publièrent de concert Henri Matisse (1869-1954) et André Rouveyre (1879-1962). Présent au Grand Palais, sobrement intitulé « Apollinaire », le livre paru en 1952, plus de trente ans après la disparition du poète, est une rareté dont la couverture (ci-contre) est en soi une signature. Le tirage avait été limité à 350 exemplaires. On peut le trouver pour environ 2500 euros ce qui décourage toute acquisition impulsive pour les fans ordinaires. Heureusement que la Bibliothèque royale des Pays-Bas en conserve un exemplaire dont elle publie en ligne, un échantillon pour la partie graphique (1). Quel dommage qu’on ne puisse bénéficier d’une réédition, quand on sait que le musée de Matisse, à Nice, ne se prive pas de commercialiser tout ce qui est possible avec incidemment des nus bleus sur magnets, mugs et même des torchons imprimés. D’autant que le narratif, comme on dit de nos jours, n’est pas mince entre Matisse et Apollinaire.
La prose d’Apollinaire a servi de comburant à de nombreux artistes, mais il en est deux dont le rôle dans l’histoire de l’art moderne a été décisif: Picasso et Matisse. Entre ce dernier et Apollinaire on ne peut pas dire que les choses avaient bien commencé du moins si l’on en croit un courrier de Matisse en date de 1910 dans lequel, dans des termes peu amènes, il exprime son « dégoût » d’être défendu par le poète. De toute évidence la relation s’est progressivement améliorée. Il faut dire que le poète a payé de sa personne avec obstination, en préfaçant par exemple le catalogue de la première exposition Matisse-Picasso à la galerie Paul Guillaume ou en publiant plusieurs œuvres de l’artiste dans les Soirées de Paris. Matisse fera de nombreux portraits du poète et on peut dire que l’effort posthume consistant à habiller le livre de Rouveyre en 1952, sera un vrai coup de chapeau dissipant les ombres et les malentendus du départ.
C’est en 1907 qu’Apollinaire rédige pour La Phalange (revue littéraire créée en 1906) un article sur Matisse (1). Auparavant il a dîné avec lui et lui a rendu l’invitation à son domicile de la rue Léonie. C’est de ces entretiens qu’a résulté un long texte à l’éloquence lumineuse, comme si le talents de Matisse s’y était transposé. « Lorsque je vins vers vous, Matisse, la foule vous avait regardé et comme elle riait vous aviez souri », peut-on lire dans le préambule de la chronique. La pensée et la clairvoyance d’Apollinaire s’exprimaient là de façon très nette, ayant notamment compris comment Matisse à sa façon, élargissait le champ des possibles en matière « d’expression plastique ». Il devait en être de même pour la poésie moderne.
Ainsi que le fit un jour l’universitaire Michel Décaudin dans un ouvrage collectif titré « Apollinaire critique d’art », il faut tordre le cou à une légende perfidement entretenue selon laquelle Apollinaire n’avait rien compris à l’art. Certes le critique est critiquable mais bien souvent ce sont ses détracteurs qui n’avaient rien compris, croyant Apollinaire derrière alors qu’il était déjà bien loin devant eux. Il avait non seulement la culture dans ce domaine, mais une conscience aiguë de l’évolution en matière d’expression artistique. Il disposait pour tout dire d’une fraternité de vue avec ceux qui surent élaborer de nouveaux codes. Concernant Matisse il ne se lassera pas de le soutenir, évoquant dans L’Intransigeant en 1910, « l’un des peintres les plus décriés du moment », la France se préparant selon sa plume « à lapider l’un des artistes les plus séduisants de la plastique contemporaine ». La position du poète à cet égard est restée constante, comme un peu plus tard lorsque Matisse revint du Maroc, avec des œuvres d’une éblouissante simplicité.
Le lien entre les deux hommes avait donc évolué et perdura au-delà de la mort d’Apollinaire en 1918. En témoigne l’un des portraits certainement les plus sensibles exécutés par le peintre. Cette œuvre fut offerte au Musée national d’Art moderne en 1951 par l’auteur lui-même. Réalisé au fusain, sur papier vélin, ce portrait avait été suggéré par André Rouveyre en 1944, selon la notice du musée. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que Matisse pour ce faire avait exploité une petite photographie d’identité confiée par Rouveyre. Il nous est dit qu’elle avait été prise en 1899 au retour d’Apollinaire de Stavelot en Belgique. Le regard mélancolique est de profil, parce que déjà, Apollinaire regardait ailleurs. C’est ce que Rouveyre avait compris et c’est ce que Matisse avait su saisir.
PHB