Le passage de la météo de papa au climat d’aujourd’hui, nous oblige à chercher de nouveaux sujets afin de débattre aimablement avec notre prochain, sans que cela ne risque de tourner au duel. Pas facile. C’est donc après cette précaution liminaire, que l’on commentera la couverture du quotidien Excelsior en date du 14 juillet 1921 (ci-contre) et aperçue par hasard ces derniers jours sur un marché aux livres, journaux et vieux papiers. Cet été 1921, les bonnes affaires étaient pour les vendeurs de glaces et d’éventails. Alors que la France ne comptait pas encore quarante millions d’habitants et que le monde n’en recensait qu’un peu moins de deux milliards, les températures avaient bondi en Europe et notamment à Paris où les habitants n’avaient pas eu si chaud depuis 10 ans à en croire Excelsior. Mais rien n’avait été normal depuis le début de l’année.
Le mois de janvier avait même été le plus doux depuis 1851 selon la chronique historique de Météo Paris, publiée par Guillaume Séchet. Il n’avait pas plu depuis l’automne précédent et tout devait ainsi, continuer d’aller à contre-sens. Entre le 24 et 28 juin on frôlait les quarante degrés à Brive et le 28 justement, allaient s’abattre dans les Deux-Sèvres, des grêlons de 125 grammes soit l’équivalent unitaire d’une petite pomme. Il y eut même des incendies dans la forêt de Fontainebleau et ce n’est qu’avec les orages d’été que la situation de l’hexagone allait progressivement se rétablir. Malmenés, les Français allaient quand même subir un mois d’octobre censé être le plus chaud depuis plus d’un siècle, suivi d’un mois de novembre extrêmement frais, moins dix degrés à Vannes, cité bretonne pourtant réputée pour sa douceur.
Quoiqu’il arrive, le temps qu’il fait désormais, est anormal. Si les éléments se déchaînent, si la chaleur nous cuit, la cause est entendue. Si l’atmosphère au contraire reste affable alors qu’elle devrait être excessive, logique de l’absurde aidant, ce n’est pas normal non plus. Depuis que la politique s’est emparée du sujet, il n’y a plus que de mauvaises conjonctures. Sur le sujet climat, les discussions virent facilement à l’aigre, sans compter qu’il faut choisir son camp. Il fut un temps pas très éloigné durant lequel, une conversation autour de la météo, au bistrot, au bureau, sur le palier d’un logis, était surtout une façon urbaine d’échanger avec son prochain. Les humains scrutaient le ciel, mouillaient le doigt afin de savoir d’où venait le vent, se faisaient forts de pressentir l’orage et les plus forts détectaient dans une floraison précoce, tout un calendrier jusqu’à l’automne. On disait « Noël au balcon, Pâques aux tisons », la formule faisait consensus. On échangeait dans ce domaine entre deux tournées, sans que cela tirât à conséquence. Il n’y avait pas de quoi gâcher un repas dominical. C’est fini tout ça. Si le gendre est climato-sceptique, que le beau-père est climato-croyant et la tante climato-béate, l’orage est prêt à éclater à la verticale du gigot.
Comment dans ces conditions engager de nos jours une conversation avec un voisin de bistrot en évitant les terrains polémiques, dont la météo? Il y a bien le sujet PMU mais si on ne s’y intéresse pas à fond, il est probable que votre interlocuteur, suçant la mine de son crayon gras afin de mieux entourer les meilleurs « pronos » sur son journal des courses, ne vous écoutera qu’à peine si du moins il vous entend.
Il est à noter que dans une brasserie proche de Montparnasse, le lendemain du jour où nous trouvâmes la Une d’Excelsior étalant sur cinq colonnes la question de la « forte chaleur », un consommateur désœuvré considéra le prix affiché des bières pression, allant du banal demi de 25 centilitres au litre. À voix haute comme tous les timides, il calcula que le prix du litre de bière panachée était encore dix fois plus élevé que cent centilitres de pétrole Brent dont il est tant question à la pompe en ce mois de mai. Il en fit part au barman qui passa devant lui. L’homme haussa les épaules et lâcha un « bien sûr » qui laissait entendre que ce n’était pas la première sottise qu’il avait entendue depuis l’ouverture. Vexé, le consommateur chercha un autre auditeur pour lui expliquer qu’avec un litre de Brent on irait toujous plus loin et plus vite qu’avec la même quantité en bière, mais il n’en trouva pas, ayant écarté son voisin de gauche en apparence perdu dans ses pensées.
Par esprit d’enchaînement, cela lui rappela qu’un jour, histoire d’être courtois avec un autochtone sur un site historique de Provence, il avait commenté l’affluence touristique, sujet a priori très stable et sans danger. Mais le gars lui avait confirmé qu’effectivement le village était « plein de couillons ». La légendaire bienveillance du santon venait de s’exprimer en trois mots.
On comprend mieux pourquoi désormais, il y a un engouement pour les compagnons ou compagnes issus de l’IA: ils sont d’une patience à toute épreuve, ni jamais pour ni jamais contre. Leur fonction spécifique épouse en outre nos convictions barométriques avec l’amour d’une vraie girouette.
PHB