Poésie sombre

Quelqu’un sur les réseaux a eu la bonne idée de signaler, à l’occasion du festival de Cannes, qu’il y a soixante ans y était présenté « La Noire de … », un film du Sénégalais Ousmane Sembène. Une œuvre impressionnante qui racontait le début et la fin d’une domestique, partie de Dakar, pour aller servir en France ses patrons blancs. Ce long métrage de seulement 59 minutes, (visible librement sur Youtube), interpellant notre conscience, est réalisé avec une sobriété qui rend son propos efficace. Il délivre en même temps un message captivant, d’une poésie à la fois esthétique et sombre. Interprétée par Mbissine Thérèse Diop, Diouana est une Sénégalaise issue d’une famille pauvre cherchant à survivre. On la voit à un carrefour de la ville, attendant avec d’autres femmes que l’on vienne la choisir comme employée au service d’une famille blanche. Un jour de « chance » une dame vient et la désigne. Diouana sera à son service pour s’occuper des enfants et les emmener à l’école. Jusqu’ici tout va bien serait-on tenté de dire alors que nous sommes  déjà magnétisés par la façon dont le film « La Noire de … »  est réalisé, avec des cadrages impeccables qui ne ne font que servir davantage une histoire déjà publiée sous forme de nouvelle par Ousmane Sembène (1923-2007). Lequel avait été en Union soviétique se former aux techniques cinématographiques.

C’est la voix off de Diouana qui accompagne souvent les images. Elle nous parle et nous embarque comme des passagers clandestins rendus cois par la surprise produite. Le couple qui l’emploie au Sénégal lui propose de venir à Antibes, faire la même chose qu’en Afrique. Sauf qu’elle réalisera très vite que ce ne sera pas le cas. On voit le mari qui l’attend au débarcadère et l’emporter dans une Simca Aronde toute neuve. Puis elle arrive dans appartement très typé années soixante où on lui désigne sa chambre. Mais le profil du job a complètement changé. La dame a choisi d’en faire sa bonne à tout faire, soit le ménage et la cuisine. Il semble qu’elle n’a pas la permission de sortir. Il s’agit d’une mission à temps plein, sans repos. Diouana exécute les tâches ceinte d’une jolie robe. Sur laquelle sa patronne lui impose qu’elle porte un tablier car on « n’est pas à la noce ». Elle lui parle durement, sans formule de politesse aucune.

Et c’est sans doute l’un des moments le plus fort du film: un jour le couple convie des amis à déjeuner pour un déjeuner à l’africaine. Diouana doit composer un mafé sans même se demander si la « bonne » sait le faire. Laissant entendre comme elle le fera par la suite pour  d’autres sujets, qu’elle n’a pas pas besoin de savoir puisqu’elle doit fonctionner suivant un « instinct » propre à la race noire. Diouana réussit le plat si bien que tout le monde en redemande. Et vient alors l’instant le plus dur à admettre. L’un des invités se lève, enlace Diouana et lui dit: « Vous permettez? Je n’ai jamais embrassé de négresse. » Trompée dans ses espoirs, méprisée, maltraitée, la jeune Sénégalaise va lentement s’enfoncer dans une dépression que ses maîtres confondront avec de la fainéantise. La seule échappée possible, elle ne la discernera que dans le suicide, s’ouvrant les veines dans la baignoire de ses patrons.

« La Noire de … », filmé, soulignons-le encore, avec autant de rigueur que de poésie, soulève bien entendu la question du racisme ordinaire qui prévalait encore dans la foulée de la fin des colonies, mais aussi la question des bonnes en général et de la façon dont elles pouvaient être traitées. En bien ou en mal et on peut toujours lire dans les faits divers, qu’en France ou n’importe où dans le monde, il est des histoires tragiques virant à l’esclavagisme moderne.

En France on ne dit plus bonne mais « emploi à domicile ». Les statistiques dans ce domaine sont floues et on peut penser que l’inspection du travail ou de la médecine du travail ne peut pas pénétrer aussi facilement un foyer qu’une entreprise. On aimerait être sûr, au sortir du film de Ousmane Sembène, que tout cela appartient au passé.

En tout cas pouvait-on lire dans l’édition du Point de la semaine dernière, la domesticité répond à un besoin très ancien. Et qu’avec l’arrivée des machines savantes, le goût reviendrait très fort. On attendrait d’elles encore plus qu’avec des humains sachant qu’il n’existe pas de droit à respecter pour des serviteurs mécanisés. Ce qui n’est pas sans nous rappeler la scène pénible du déjeuner pour Diouana assurant le service. L’invité se lèverait-il pour une machine en lui disant  » vous permettez je n’ai encore jamais embrassé de robot »? Vertigineuse perspective. Quoiqu’il en soit, soixante ans plus tard, « La Noire de… » nous emporte. C’est une réussite totale.

Paola Andreotti

Voir le film sur YouTube
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