Le patchouli toujours au parfum

Dans les années soixante-dix, selon la direction du vent, il était possible de détecter l’approche d’un adolescent avant même qu’il n’apparaisse au coin de la rue. Pour peu qu’il se fût oint de patchouli le matin et même la veille, son odeur le précédait. Les parents comme les professeurs s’étouffaient. Nul parfum en effet n’était plus entêtant que le patchouli. Depuis Paris et Londres la fragrance lourde et capiteuse issue de son liquide gras, permettait presque à un jeune autostoppeur de relier Katmandou rien qu’au flair. Il était signe de reconnaissance et de ralliement, sa sensualité invasive étendait ses effluves sur un rayon assez large, autour de la personne qui s’en était mis rien qu’une trace, à la base du cou. Dans sa version de base, le patchouli s’est fait plus rare, entraînant toute une époque de libertés et de folklore un peu allumé (il faut bien le dire), avec lui. Or il est revenu. Toutes les IA interrogées sur ce point convergent. Et si on ne s’en est pas aperçu, c’est qu’il a été domestiqué, affiné, afin d’être intégré comme composant des meilleurs parfums de marque.

Ce qui est assez malin de la part des gens de métier, puisque son charme vénéneux fonctionne désormais à l’insu de l’acheteur comme du renifleur. Il ne faut pas oublier que le parfum est avant tout utilisé pour séduire, c’est un habillement invisible à même de piéger un passant dans son sillage. Une fragrance quand elle n’est pas nouvelle, rappelle le plus souvent quelque chose. Le nez d’un enfant ou d’un amant éconduit, est un local à souvenirs. On marche dans la rue et tout d’un coup on se souvient de sa mère, d’une fiancée, d’un flirt. L’amour a ses arômes, ses senteurs, ses effluves, ses exhalaisons. Malheur aux enrhumés et aux victimes de l’anosmie qui vitrifie la mémoire d’un sens.

Nous sommes liés par le nez tout comme la faune et la flore. Quand les fleurs de seringa, de pivoine ou de jasmin, apparaissent au printemps, c’est pour appeler par leurs effluves le pollinisateur, l’abeille, la mouche, le bourdon ou le papillon. Ils vont droit au but, vers le stigmate femelle et distribuent par la suite le pollen fécond afin d’entretenir un cycle d’une complexité inouïe. Nous y sommes sensibles autant que les insectes et seuls les grands nez sauront distinguer le musc, l’ylang-ylang, l’ambre ou le chypre. On se souviendra à ce propos du film « Les Parfums »  de Grégory Magne, film dans lequel Emmanuelle Devos interprète avec son talent habituel, une professionnelle avertie des choses perçues par les narines puis traitées par le cerveau.

À la différence du vin, on ne peut que sentir le parfum mais tout comme le vin il se bonifie avec le temps qui passe. L’eau de toilette dont quelqu’un s’est aspergé va faire se froncer les sourcils et occasionner des grimaces auprès de ses voisins de métro, mais le soir tout s’inverse, il ne reste plus qu’un nectar subtil ayant épousé la peau.

Inutile de dire que cela ne fonctionnait pas avec le patchouli haute époque. Il fallait, pour que ce fût supportable, que deux amis en missent autant, attitude comportementale fort courante dans les années soixante-dix. Ce qui ne pouvait se produire, logiquement, avec les horribles after-shave de la même période. Et ce qui ne peut encore moins advenir, avec les déodorants de concours actuels dont la dénomination elle-même dit bien ce qu’elle veut signifier, stérilisant toute espèce de charme. Il est vrai que le parfum a eu cette fonction, celle consistant à effacer l’odeur des gens qui ne se lavaient pas. De même que l’encens, dont la fumée pouvait évacuer beaucoup de choses pénibles dans une pièce que l’on n’aérait pas.

Il y a dans le 4e arrondissement de Paris un magasin de parfums (1) ayant une collection « Jardins d’écrivains » et dont l’un des flacons s’intitule « Alcools » en référence assumée au recueil de poésie d’Apollinaire. Produit dont il est dit qu’il est une « quintessence d’armoise et de bouleau » évoquant « une polyphonie de macération cuirée ». Apollinaire qui avait écrit quelques trucs vertement tournés en se remémorant la peau de Lou, appréciera. Selon  le poète les lettres de son amante sentaient « bon les parfums de Grasse » comme quoi lui aussi flairait non sans émoi les aubaines olfactives de la vie. Pas seulement pour l’amour d’ailleurs puisque dans son roman « L »hérésiarque et Cie », il racontait ô combien, « le vieux Nice aux parfums de fruits et d’aromates mêlés aux odeurs de chair crue, de pâte aigre, de morue et de latrines ». Voilà la marque de quelqu’un qui aimant la vie, n’en faisait pas le détail et prenait tout, le moisi et le sucré.

PHB

(1) Niche, perfume and more
Photo: ©PHB
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