Pour quelle autre raison d’en finir se jetterait-on d’un train en marche? Un jour du mois d’août 1967 à l’aube, une jeune femme écrivain franchissait la porte de son wagon et décèderait quelque temps plus tard à l’hôpital. Elle s’appelait Mireille Sorgue, de son vrai nom Pacchioni et avait des projets comme on en a à vingt trois ans. Sa prose était prête pour une publication, elle méditait d’écrire quelque chose autour des lettres d’Apollinaire à Lou, mais elle a ouvert la porte du train et s’est jetée dans le vide, sans crier gare. Tout à la fois musicien et écrivain, Jacques Ibanès s’est intéressé à elle, la sortant de ce fait de l’oubli dans lequel l’avait jetée une trop courte vie. Il cite à propos du drame un clinicien ayant évoqué un « raptus anxieux », suite à la disparition de Mireille. Il paraît que cela traduit une bouffée d’angoisse, matinale et tellement forte, que la mort immédiate semblerait, pour la personne concernée, la seule issue possible. Le suicide ne reste officiellement qu’une hypothèse. En en reparlant, soixante plus tard, Jacques Ibanès ressuscite autant le personnage que le choc de son auto-abréviation.
L’auteur a choisi un mode épistolaire pour s’adresser à elle, suivre ses traces et enquêter sur ce qu’elle a laissé. Essentiellement des poèmes et deux livres, publiés après sa mort, « L’amant », en deux volumes, tandis qu’une rue de Toulouse porte son nom. On ne peut que s’attacher à cette élève brillante éprise de poésie. Et amoureuse d’un homme plus âgé qu’elle. Ses sentiments pour celui qui était alors inspecteur de l’Éducation nationale seront l’essentiel de son carburant littéraire. Quand elle attendait de ses nouvelles à cette époque sans textos, elle lui disait qu’il pouvait même lui adresser une page blanche sachant qu’elle saurait lire « ce silence d’enchantement ». Cette révélation, a trouvé en elle un formidable terreau pour s’exprimer, un espace sans souvenirs, sans places déjà prises, faisant d’elle quelqu’un semble-t-il, à la fois très réceptif et vulnérable.
Comprenant parfaitement ce genre de choses, mêlant son propre vécu en fin filigrane, Jacques Ibanès remonte lentement le fil d’une bobine qui s’était dévidée à toute vitesse. « L’amant » aussi était écrivain, lui aussi savait se servir d’une plume afin d’ensorceler la femme convoitée. Il lui demandait de le laisser la chérir comme « le vent titubant et riant ». Et comme Mireille avait du répondant, la chimie prit, la liaison fatale s’intoxiqua dans un bonheur sans limites ni pudeurs. La plume de Mireille osa des mots exacts dans une décennie qui attendait encore dans ce domaine, sa libération complète. Elle planait bien haut en lui proclamant, ivresse aidant: « Tu es au centre de moi-même et je voudrais être au centre de toi comme une grande corolle au centre du soleil qui la dilate. » Une exaltation sans doute prémonitoire d’une dépression qui ne tarderait pas à y faire écho.
Jacques Ibanès ne se penche pas cyniquement sur ce cold case. Son intervention participe au récit sans retrait de sa part. Au contraire, il s’implique. Il est homme à reconnaître une passion comme tous ceux ayant un jour pris un peu cher ou facturé au prix fort, de ce côté-là. Ceux qui ne se sont pas brûlés dans ce domaine auront du mal à s’y reconnaître. « Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne », Apollinaire avait parfaitement décrit dans son poème « Les colchiques », ce qui peut arriver lorsque l’on est volontaire pour cette forme de destruction qu’est souvent l’amour.
En tout cas il est bon de profiter de cette exhumation pour une personne qui avait réuni à son corps défendant, toutes les chances de se faire oublier, n’ayant même pas eu le temps de se faire publier de son vivant et dont le premier livre sera primé. Seul hiatus, la maquette de ce livre, dont la réalisation surchargée est inutile. La belle narration de Jacques Ibanès, aurait mérité une mise en page plus sobre sur du meilleur papier. Une écriture inspirée qui compense heureusement cette déception sur la forme.
PHB
« Une année avec Mireille Sorgue », Jacques Ibanès, éditions Germes de barbarie 22 euros
J’acquiesce, éloge mérité !