Ombrelles de mer

Cette méduse échouée, fort commune, ferait presque peur, tant on devine incrustée dans sa gélatine, une tête de mort. Il s’agit d’un simple constat de décès. L’échouage est une des causes de la mort des méduses, surtout si elle a, entretemps achevé son cycle reproducteur. Celle-ci est du genre timide, fuit la société et se dissout dans le néant. Elle se déploie parfois en groupe, guidée par une motivation géographique pas toujours facile à comprendre. En général elles fuient leurs prédateurs. On en parle parce que c’est la saison où l’on commence à se baigner. Et qu’après une rencontre inopinée, on réprime toujours un petit effroi très surmontable, bien loin des dents de la mer. Une encyclopédie encore en fonction malgré les assauts de l’IA, nous apprend que Jules Michelet (1798-1874) parlait de cet animal avec une douceur non dénuée de poésie. L’historien écrivait ainsi dans « La mer » que les méduses  semblaient « exprimer des pensées graves ». Que sous elles, « leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des lueurs mystérieuses d’émeraude et d’autres couleurs qui, jaillissant ou pâlissant, révèlent un sentiment ou je ne sais quel mystère ».

Ce que Michelet ne savait pas apparemment, c’est que beaucoup d’entre elles sont « aposématiques », c’est-à-dire qu’elles envoient des signaux colorés afin d’avertir un potentiel agresseur qu’elles ont des réserves de venin en soute. C’est la dissuasion du faible au fort, comme l’on théorise à l’École de guerre. Étourdi par les danseuses de Degas, artiste dont il fit un livre, Paul Valéry (1871-1945) évoqua aussi les méduses, « leur substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement instables, dôme de soie flottante, couronnes hyalines (transparence du verre ndlr), longues lanières vives toutes courues d’ondes rapides, franges et fronces qu’elles plissent et déplissent… »

Dans son magistral « Rôle de plaisance » dont les lignes d’écriture avaient séduit des gens aussi différents que François Cavanna (1923-2014) ou Michel Rocard (1930-2016), Jacques Perret (1901-1992) avait également décrit les mêmes ombrelles « qui branlaient en silence des carillons en gelée », ajoutant que « leur ballet nous fascinait, comme telle est l’immémoriale mission des méduses ». Concluant, en observant tout un groupe en rade de Seine depuis son bateau immobile, hypnotisé par la « gélatine ambiante » pour ne pas dire littéralement médusé, qu’il avait dû changer de sujet avant que sa cervelle ne tournât « au polype ».

C’est ainsi qu’en marchant plus banalement sur une plage, on finit par enjamber une méduse en voie de dessication. Selon le consensus des IA, les méduses ne pensent pas. Elles ne sont même pas capables, telles le poulpe, de dévisser le couvercle d’un pot à confiture. Encore que l’on compte aussi des humains diplômés qui peinent devant des problèmes moins complexes encore.

Il nous est dit qu’un genre de méduse, la « Turritopsis dohrnii » disposerait en tout cas, faute d’un QI comparable au nôtre, de la capacité de se régénérer indéfiniment. On dit alors qu’elle peut « racheter son cycle de vie » mais on comprend bien que ce n’est pas une simple question d’argent. Bête peut-être, mais éternelle.

Petit tuyau au passage, il est possible d’en savoir plus en allant dans la malle au trésor des documentaires disponibles en replay. Arte vous contera celles qui n’ont « ni cœur, ni cerveau, ni squelette et sont constituées à 90 % d’eau », recette sans nul doute imparable puisqu’elles ballotent dans les océans depuis 650 millions d’années. La chaîne a confié le commentaire off à Aurelia aurita, celle sur laquelle nous avons failli glisser par distraction. Certains l’appellent la méduse « Lune » mais ils pourraient aussi bien l’interpeller autrement, qu’elle ne se détournerait pas de son chemin.

Ceux qui guettent le faux pas, l’oubli fatal, en seront pour leurs frais. Oui Apollinaire en parle et même deux fois. D’une part dans son fameux « Bestiaire » illustré par Raoul Dufy et d’autre part, lorsqu’il s’en fut à la Baule en 1913 et qu’il écrivit: « Je suis au bord de l’océan sur une plage/Fin d’été: je vois fuir les oiseaux de passage/Les flots en s’en allant ont laissé des lingots: Les méduses d’argent. Il passe des cargos/Sur l’horizon lointain et je cherche ces rimes/Tandis que le vent meurt dans les pins maritimes. » C’est même à ce moment-là qu’avec le concours financier de son ami Serge Férat, il put relancer à son retour Les Soirées de Paris. C’est vous dire si ce thème nous tenait à cœur.

PHB

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4 réponses à Ombrelles de mer

  1. Daniel Marchesseau dit :

    Les chroniques publiées sous diverses signatures sont tojours pertinentes et cultivées. Celles de Philippe Bonnet, en particulier, ont le charme et la culture des nouvelles Soirées de Paris. Merci

  2. Muriel Martin dit :

    Merci pour la grâce. Ces méduses glissent à pic car je suis à constituer un recueil gélatineux de poèmes à partir d’une trentaine de portraits de méduses réalisés dans le Finistère ! Ces créatures, participant de l’invisible, sont flippantes.

  3. jacques ibanès dit :

    Et merci également d’avoir cité Jacques Perret, un auteur de haut style. Outre ses romans et nouvelles à l’humour délectable, le recueil intitulé « Articles de sport » (Julliard) regroupe des chroniques sportives où il rivalisait avec Antoine Blondin. À lire dans son transat ou sur son tapis de plage en cette saison de pré-Tour de France…

  4. perico pastor dit :

    Délicieux

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