Le film «Ascenseur pour l’échafaud» (1957) l’avait révélé au public français. Le son de cette trompette lancinante avait d’ailleurs contribué au succès de la réalisation de Louis Malle, dans laquelle Jeanne Moreau tenait un rôle important. Jusqu’alors, le nom de Miles Davis était surtout connu des amateurs de jazz et des habitués de Saint-Germain-des-Prés. C’est à Paris, en 1949, que le musicien dont on vient de célébrer le centième anniversaire de la naissance (26 mai 1926) avait effectué son premier voyage à l’étranger. Il se fit rapidement connaître du petit monde germano-pratin de l’après-guerre, et aussi d’une jeune chanteuse au charme magnétique, une certaine Juliette Gréco, âgée alors de 22 ans. Ce fut le coup de foudre entre le musicien noir et celle qui allait devenir la Muse de Saint-Germain-des-Prés. Leur liaison passionnelle ne fut un secret pour personne. Pas plus que l’exceptionnel talent de ce jeune trompettiste qui allait bouleverser l’histoire du jazz en plein milieu du XXe siècle.
Deux ans plus tard, entouré de quelques musiciens dont le nom deviendra prestigieux (John Coltrane, Bill Evans, “Cannonball“ Adderley…), Miles Davis enregistrait à New York « Kind of blue ». Succès planétaire pour ce disque -on ne disait pas encore album- qui sera vendu à plus de 5 millions d’exemplaires. Mais c’est avec un enregistrement à mi-chemin entre la musique dite « savante » et le jazz improvisé que le trompettiste élargira considérablement le cercle de ses admirateurs. Il s’agit du légendaire « Sketches of Spain » (image ci-dessus), hommage vibrant au génie musical espagnol publié en 1960. À l’origine de ce disque devenu légendaire: la découverte éblouie par Miles Davis du concerto pour guitare créé à Barcelone par Regino Sainz de la Maza, (et non Narciso Yepes comme on le croit souvent), le fameux « Concerto de Aranjuez » du compositeur aveugle Joaquin Rodrigo. Obsédé par la mélodie mélancolique de l’adagio, Miles le fit entendre au pianiste et compositeur Gil Evans. Ce dernier fut rapidement convaincu d’en écrire une version pour la trompette de son ami. L’œuvre ne perdit rien de ses qualités d’envoûtement, bien au contraire. Elle gagnait même en humanité et en profondeur, au delà de sa couleur éminemment hispanique revendiquée par le compositeur.
Les autres pièces du programme témoignent de l’amour que le jazzman portait aux musiques espagnoles. Il reprend un passage de « L’Amour Sorcier » de Manuel de Falla qui lui-même vénérait la musique populaire de son pays. Bien plus étonnant, pour l’époque: la présence de deux pièces inspirées directement du plus authentique répertoire flamenco, « Soleá » et « Saeta ». La première évoque une forme essentielle du « Cante Jondo » (« le chant profond »), aux accents de déploration souvent tragique. La seconde reproduit l’émouvante plainte religieuse lancée publiquement, et parfois anonymement, par des participants aux processions de la Semaine Sainte en Andalousie. Le côté poignant de ces mélopées est accentué par la présence des marches quasiment militaires qui accompagnent le défilé des « pasos », quand les statues religieuses sortent des églises pour être admirées de la foule des fidèles… qu’ils soient ou non croyants.
Miles Davis avait peut être entendu les extraordinaires Saetas que la firme Ducretet-Thomson avait enregistrées dès 1954, dans la toute première « Anthologie du chant flamenco » de l’histoire, parue d’abord en France avant même d’être diffusée en Espagne. Son génie avait été d’en retrouver l’esprit selon son propre style, sans esprit d’imitation ou de pastiche. Au reste, il n’est pas incongru de comparer les premiers chants flamencos aux formes primitives du blues, même si ces genres musicaux utilisent des langages différents. Dans les deux cas, c’est une quête d’intensité et d’expressivité.
« Sketches of Spain » a connu un énorme sucés après des publics les plus divers. Peut-être parce que, comme faisait remarquer fort pertinemment le critique Francis Marmande « Miles et Gil ont inventé ensemble le jazz pour ceux qui savent et le jazz pour ceux qui pensaient ne pas l’aimer ».
Gérard Goutierre
Merci pour cet article qui retrace avec finesse la rencontre entre le génie de Miles Davis et les traditions musicales espagnoles qui ont inspiré le mythique « Sketches of Spain »Il met en lumière la richesse des influences qui ont façonné cette œuvre majeure du jazz moderne et nous éclaire avec justesse de l’héritage artistique d’un musicien d’exception.
Je vais de ce pas le réécouter en boucle…
Notre écoute de Miles sera grâce à G.Goutiere enrichie.Ses commentaires pertinents,savants .documentés portés par une « sensibilité complice « (loin de la distance proposée par bcp de critiques « patentés « est un bonheur. Merci.c