Élie Faure et l’amour de l’Art

On ne peut pas dire qu’Élie Faure se souciait d’éclectisme et c’est tant mieux. Parmi les milliers d’artistes répertoriés, il avait pour ses quatre volumes consacrés à l’Histoire de l’Art, choisi ses têtes, sélectionné ses œuvres. Et partant de là, singulièrement, il avait tout embrassé, offrant à ses lecteurs le goût d’aller tout voir. Cela fait un siècle exactement cette année, qu’il avait apporté ses ultimes additions à son travail divisé en quatre volumes (puis cinq selon les éditions), débutant par l’Art Antique et se concluant par l’Art Moderne. Décédé en 1937, médecin anesthésiste puis médecin embaumeur, il s’était attelé au sujet de l’art avec une opiniâtreté et une énergie qui peuvent au minimum surprendre, suscitant la plupart du temps une admiration méritée. Élie Faure avait un jour fait une drôle d’incursion au sein d’un public élargi. Certains se souviendront de Jean-Paul Belmondo fumant une cigarette Gitane dans une baignoire, tout en lisant à voix haute l’un des passages de Faure sur Diego Velasquez. C’était sûrement une forme d’hommage de la part de Jean-Luc Godard, lequel avait inclus ce passage dans son long métrage « Pierrot le fou » sorti en 1965, ouvrant de ce fait bien des fenêtres aux spectateurs et pas seulement dans ce film.

Nous n’avons pas trouvé de chiffres susceptibles de déterminer avec précision le succès de la diffusion de son Histoire de l’art en au moins sept langues dont le japonais. On peut en revanche se demander si l’ensemble ne va pas finir par entrer en territoire confidentiel, tellement le style semble inadapté au siècle en cours, pressé de comprendre et de s’exprimer avec un vocabulaire restreint.

Ce qui rend agréable la lecture de ses ouvrages, c’est que ses livres peuvent s’ouvrir au hasard. Un jour on tombe sur Velasquez, un autre sur Watteau. Sur ce dernier justement, qui peignit notamment des galanteries au jardin, il avait par exemple dit ceci, pêché presque par inadvertance à propos des « mondaines gazouillantes » n’ayant pas « d’autre fonction que l’amour » et des propos appariés: « Il ne les caresse qu’avec ses harmonies errantes dérobée de çà et de là, comme le ferait quelque abeille du Nord, vivant dans les forêts mouillées ou sous les lustres de fête, à la poudre des cheveux blonds, à la rose des corsages, au brouillard laiteux et bleuté, à la mousse fleurie sur qui se posent les jupes et les mantes du satin, aux phosphorescences nocturnes que prennent les joyaux et les velours sous la lueur de la lune et des torches secouées. » Allez donc entendre ça au JT de 20h.

La probabilité est qu’un lecteur moyen d’aujourd’hui, près de cent années plus tard, arrivera au bout de cette de phrase en ayant perdu le fil peu après le départ. Mais au fond peu importe. Car l’art personnel d’Élie Faure, est que non seulement on peut ouvrir un chapitre au hasard, mais qu’on pourrait aussi, en poussant le bouchon un peu loin, débarquer en plein milieu d’une envolée, celle détaillant en mille images et songes afférents, le travail d’un artiste. Pareil pour les images d’ailleurs, comme dans « L’esprit des formes » où nous voilà le regard capté par un extraordinaire fétiche issu de la population Bakota au Gabon, avant de nous achever la rétine sur une statue profane de l’Égypte ancienne et après avoir croisé dans un virage une toile de Botticelli.

La force d’Élie Faure est de savoir tisser des liens cohérents entre des éléments apparemment dépourvus. Le lire revient à emprunter une avenue bordée d’enseignes entre lesquelles contre toute attente, il met en évidence un continuum pertinent. L’auteur n’a pas connu Jean-Michel Basquiat ou Andy Wahrol, mais nul doute que s’il avait pu, ou de là où il se trouve, la démonstration de son ordonnancement perpétuel resterait valable. Il est comme ces spécialistes de la gravité des planètes ou pire de la gravité quantique. Il décèle l’interaction des énergies, non par calcul, mais mieux encore par instinct. Une sorte de lucidité un peu hors normes il faut bien le dire, laquelle donne à tout son travail, l’impression que le contenu vibre et bouillonne.

« C’est comme une onde aérienne qui qui glisse sur les surfaces, écrivait-il à propos de Velasquez (et prononcé par Belmondo dans une baignoire), s’imprègne de leurs émanations visibles pour les définir et les modeler, et emporter partout ailleurs comme un écho d’elles qu’elle disperse sur toute l’étendue environnante en poussière impondérable ».

Soit l’inverse stylistique d’un sujet de thèse et à chacun de ses paragraphes, pour ainsi dire, le lecteur est comme un pêcheur de perles qui n’en croit pas sa chance.

N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *