Un film sur les artisans indiens et un sur un espion à Karachi. Deux films, et deux
façons assez différentes de raconter ce que signifie « aimer son pays ». Le premier suit un tailleur de petite ville qui reprend doucement le métier de ses ancêtres, qui apprend à résister à l’exploitation, et qui finit, à sa façon modeste, par remporter un concours de mode avec des vêtements cousus à la main. Il s’appelle « »Sui Dhaaga-Made in India ». Il est sorti en 2018. Le temps l’a un peu laissé de côté. Le second suit un agent secret infiltré dans les bas-fonds de Karachi, avec son lot d’explosions, un casting impressionnant, et 3 heures 34 d’une tension patriotique presque continue. Titré « Dhurandhar », il est sorti en décembre 2025. Une suite est déjà là. Dans les deux cas, deux visions patriotiques s’opposent. Sui Dhaaga par Sharat Katariya s’inspire officiellement de la campagne « Make in India », lancée par le gouvernement actuel en 2014 pour redonner du souffle à l’industrie
manufacturière indienne.
Ce film assez sage et institutionnel raconte simplement la vie de Mauji, c’est Varun Dhawan dans l’un de ses rôles tout en retenue: un jeune homme de petite ville, tailleur de formation, régulièrement rabaissé par son patron, qui peine à affirmer quoi que ce soit face aux autres. C’est sa femme Mamta, joué par Anushka Sharma, douce et lumineuse, qui l’aide à croire en lui, à reprendre l’aiguille et le fil laissés par son grand-père, à ouvrir leur propre petit atelier. Sui Dhaaga donne à voir une Inde qu’on croise rarement à l’écran: celle des tisserands, des brodeurs, de tout un savoir-faire transmis de génération en génération, et que l’économie mondiale finit par étouffer sans bruit.
Le patriotisme de ce film-là est tout entier dans le quotidien. Dans une paire de mains
qui brode. Dans un couple qui refuse, malgré la précarité, de céder ses dessins à une
grande entreprise prête à les exploiter. Dans une petite communauté d’artisans qui
retrouve, ensemble, un peu de dignité en faisant ce qu’elle sait faire de mieux. Pas un
coup de feu. Pas d’ennemi extérieur à désigner. Juste la fierté tranquille de créer
quelque chose de beau avec ce que l’on a.
« Dhurandhar » raconte tout une autre histoire. Aditya Dhar réalise un film
ambitieux sur une opération fictive des services secrets indiens infiltrant le crime organisé et la sphère politique pakistanaise, librement inspirée des attentats de 1999, 2001 et 2008. Ranveer Singh y incarne un agent recruté à 20 ans parmi des détenus, façonné peu à peu en arme humaine, envoyé au cœur de Karachi. Le film est spectaculaire, visuellement très soigné. Le casting en impose. La musique est hypnotique. Et Ranveer Singh y livre une interprétation pleinement engagée.
Les critiques pourtant ont été partagées: si les performances et la mise en scène sont
saluées, le rythme souffre d’une durée de 214 minutes, l’une des plus longues du
cinéma indien, et plusieurs commentateurs y ont vu une œuvre à tendance
propagandiste, mêlant assez librement faits historiques et fiction au service d’un
récit national très marqué. Le film, jugé politiquement sensible, a d’ailleurs été
interdit dans plusieurs pays. En Inde, le débat a été vif: certains y ont vu une ardeur patriotique sincère, d’autres une confirmation de la tendance du cinéma hindi à confondre fierté nationale et désignation d’un ennemi.
On peut se demander pourquoi une histoire d’espionnage anti-Pakistan remplit-elle les salles, quand une histoire d’artisans qui se battent pour leur dignité économique passe presque inaperçue? Ce n’est sans doute pas une question de qualité. « Sui Dhaaga » est un film sincère, bien joué, bien écrit, d’ailleurs sélectionné aux festivals internationaux. Ce n’est pas non plus une question de sujet: l’artisanat textile indien fait vivre des dizaines de
millions de familles, et sa survie face aux importations et à la fast fashion mondiale reste l’un des enjeux économiques et culturels les plus importants du pays.
La question se situe peut-être ailleurs. Elle touche à ce que les sociétés, pas seulement l’Inde, mais un peu partout, aiment voir d’elles-mêmes une fois installées dans une salle obscure. Le patriotisme musclé, avec un ennemi bien identifié, des héros qui font exploser les choses, et la certitude rassurante que le bien finit par l’emporter par la force, ça se digère facilement.
Le patriotisme du quotidien, celui de Mauji qui reprend l’aiguille de son grand-père et refuse d’être exploité par ses propres concitoyens, celui qui invite doucement le spectateur à regarder sa propre réalité économique en face, ça c’est plus difficile à avaler. L’Inde a une industrie manufacturière en pleine mutation, un secteur artisanal d’une richesse exceptionnelle, et des millions de jeunes entrepreneurs en petites villes qui essaient, chaque jour, de faire exactement ce que faisait Mauji: créer quelque chose avec leurs mains, en échappant à la chaîne de l’exploitation.
« Sui Dhaaga » avait donné à ces gens-là un visage, une voix, une victoire. Et le public
avait regardé ailleurs. Il n’est pas trop tard pour le rattraper. Il est sur les plateformes de diffuion. Il dure deux heures. Et il ne fera pas exploser un seul pont. Mais il vous laissera peut-être, avec l’envie d’acheter un tissu brodé à la main la prochaine fois que vous en croiserez un.
Jaya Sharma