C’est bien là toute la magie de la relativité. Si on laisse un café instantané refroidir, le moment supposé être bref s’étire hors des lois humaines. Mais le chaud breuvage reste campé dans l’instant. Admettons que la personne qui s’en est préparé une tasse meurt subitement par esprit d’imitation: le contenu, lui, ne bronche pas, il agonise lentement. La chimie aidant, le liquide connaîtra diverses transformations jusqu’à s’assécher. Paradoxalement, cette sorte de flash qui fait l’instant de base, aura quand même duré un bail, nous entraînant dans toutes sortes de réflexions palpitantes. D’abord parce que nous apprîmes au hasard d’une minute de désœuvrement estival, que c’est l’écrivain Alphonse Allais (1854-1905), qui fut le premier à concevoir le café instantané. Lui-même étant étudiant en pharmacie et fils de pharmacien, il déposa avec un…pharmacien qui n’était pas son père, un brevet d’invention le 7 mars 1881. Au passage, c’était l’année de la promulgation d’une fameuse loi toujours en vigueur réglementant la presse, ce qui n’était pas sans rapport puisque Allais était également journaliste, dans la catégorie plume féroce (et drôle). En tout cas son brevet de caoua en pochette-surprise est toujours visible, on peut même en acheter une copie grand format à France Archives, afin de mettre quelque chose d’instructif et d’original au-dessus du canapé du salon.
La culture de l’instant est l’inverse du prématuré, du futur simple et autres passés composés. Par principe immédiat, il s’apparente néanmoins aux véritables pièges temporels que sont les parenthèses. Tant qu’elles ne sont pas closes en effet, leur contenu peut s’étendre avec une élasticité redoutable. Ouvrant les hostilités, l’archer anglais de la bataille d’Azincourt (1415) expédia si vite sa flèche qu’elle ne mit que quelques secondes à aller, avec un bruit de frelon, percer le cœur des Français. Lesquels connurent tout en haut du pays une pénible défaite, toujours agaçante à rappeler. C’est ainsi que l’on se spécialisa par la suite dans le tir à distance avec la mise au point d’armes à feu, permettant un retour en mode Björn Borg (1956-) à l’envoyeur au carquois, avec un effet démultiplié par la poudre. Il y a des occasions dans l’existence où l’instinct est davantage recommandé que la réflexion.
Pressée de passer d’une chose à une autre, l’humanité n’a eu de cesse de se distinguer en élaborant pour l’estomac, des choses vite servies, présentées en poudre et en sachet. Si le café d’Alphonse Allais était resté dans les limbes des brevets déposés, avant que des industriels comme Nestlé ne s’en emparassent, l’idée n’avait cessé d’être dans l’air et ce sont des Suisses qui sauf erreur, mirent au point au 19e siècle, le potage en poudre, lequel ne nécessitait qu’un peu d’eau bouillante pour éclore sous forme de consommé. Et ce sont encore des Suisses qui en firent un cube bon à servir moyennant le remplacement du « c » par un « k », le cube n’étant pas recevable en tant que marque, ce qui peut se comprendre. Ils auraient pu choisir le cylindre, mais ce fut un cube et d’illustres peintres comme Braque et Picasso l’intégrèrent à leur art avec un sens du détournement qui fit date. En tout cas, le banquet complet avec ses 12 plats à suivre oppose encore et toujours une résistance de principe au concentré en tube. Le banquet en boîte attend, tapi dans une ombre malveillante.
Il faut beaucoup de temps pour faire de l’instantané. Les appareils du genre Polaroid, mis au point en Amérique dans le même esprit que le café, de même que le potage et le chocolat, ont mobilisé quelques ingénieurs afin que les impatients économisent le temps du développement et du tirage. On avait la photo presque tout de suite mais cette vénielle entorse au principe du « tout, tout de suite », était pardonnée grâce aux trois minutes que nécessitait en effet l’apparition de l’image, auxquelles il fallait ajouter un temps de séchage dépendant de la vitesse à laquelle on ventilait la photo, par un mouvement adéquat de la main.
Une longue histoire précède donc le fait immédiat, tout comme la mort subite. Et c’est vrai qu’il est un peu vexant depuis à peine plus d’un an que des intelligences artificielles, à partir d’un « prompt » de quelques mots, soient à même de produire une chronique littéraire en quelques secondes et possiblement un livre, issu d’un sachet de mots concentrés.
« Ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain », disait Alphonse Allais, ce qui fait que l’on comprend mieux pourquoi il n’a pas enchaîné après la dépose de son brevet, ayant déjà les idées ailleurs.
PHB