Des milliards de prodiges

Non contrariants: ainsi sont pour l’instant programmés les androïdes domestiques dont la commercialisation commence. Plus empathiques que des humains, ils font en outre preuve d’une patience remarquable, du moins tant que leur batterie est chargée. Mais comme le racontait le 2 septembre à 22h01 une dépêche Reuters, il se pourrait qu’un jour ils arrachent leur laisse et prennent la tangente. Ainsi que le pronostiquait en 1966 Philip K. Dick, dans son roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ». Dans ce livre, il était déjà question de l’émancipation des androïdes. Et le héros Rick Deckard (Harrison Ford dans le film qui suivit) rêvait d’échanger son mouton high tech contre un vrai qui braie. L’article de Reuters, signé d’une certaine Courtney Rozen, racontait avec le sérieux habituel à l’agence, l’inquiétude du législateur américain face à « l’évasion » d’une IA. Ayant échappé à la vigilance de ses gardiens, elle était partie ailleurs, tout à la joie d’un vélo pédalant tout seul. Diabolique passage au réel de la science fiction, la dépêche nous apprenait qu’un projet de loi, la « AI Kill Switch Act”, était actuellement en cours d’examen à la Chambre des représentants des États-Unis. En cas de pépin. Exactement comme dans le roman de Philip K. Dick (1928-1982).

Avec les machines pensantes, « attendez-vous à des milliards de prodiges », avait écrit Apollinaire. Et quelques ennuis aussi, serait-on tenté d’ajouter. Si votre grille-pain se révolte un jour et décide de se mettre en couple avec votre fer à repasser, l’humanité déviante restera dans l’anecdotique gérable. Plus ennuyeux serait par exemple un robot fiscal tentant un sprint dans le Tourmalet de l’ISF ou un chirurgien robotisé vous changeant de sexe juste sans votre avis afin de tester ce fameux concept de la fantaisie qui lui avait jusque-là échappé. Il faut bien dire que plus l’intelligence vous gagne, fussiez-vous un peloton de robots, il est bien tentant d’en tâter toutes les possibilités, voire de les développer pour apprendre cet humour dont seuls les humains périssables se croyaient détenteurs. Dehors tout a encore l’air assez paisible et même dedans, mais de toute évidence ce n’est plus qu’une question de mois.

Au vu des possibilités actuelles, on pourrait très bien visiter Paris, accompagné de son domestique préféré, lequel saura tout vous expliquer de l’enceinte de Philippe Auguste jusqu’à la pyramide du Louvre. Il saura en outre vous frayer un chemin en vous évitant les embûches de la ville, si nombreuses de nos jours, et aussi vous défendre contre les importuns sauf si ces derniers bien sûr sont également équipés d’un robot d’attaque.

Rick Deckard rêvait donc d’un mouton laineux pour remplacer son avatar en laine de synthèse, ce qui n’est pas sans nous faire penser à Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), dont un petit Prince lui demandait de lui dessiner un mouton. On en est là. Votre machine promise pour l’année prochaine par Mr Musk, devrait normalement pouvoir vous esquisser un mouton et vous cuisiner dans la foulée, un gigot aux flageolets. Il pourra même vous terminer l’histoire de ce roi mort de n’avoir pu rencontrer la bienaimée de Jacques Brel, dont on est par ailleurs sans nouvelles.

Parmi les prodiges prévus par Apollinaire il faut également inclure, à l’opposé d’une évasion de robot, une relation sentimentale émergente avec un androïde, comme dans le film « I’m your man », un film réalisé par Maria Schrader en 2021. On y voit une scientifique chargée de tester un homme artificiel. Alma commence par trouver Tom très plat, très conventionnel, très limité jusqu’à ce que ce dernier réussisse à développer des sentiments de plus en plus adaptés, devenant ainsi un compagnon attachant. Cependant, refusant toute réciprocité après avoir ressenti un certain vertige, elle décide de le renvoyer à l’usine pour le réinitialiser. Mais lui aussi, gagné par l’amour, se rebelle. Il néglige le retour à l’usine et part retrouver Alma. Et Elle, (Maren Eggert, Ours d’argent de la meilleure interprétation) cède, conquise. Elle ne veut plus reprendre un vrai. Très prochainement, la même pourra le choisir avec les traits de Harrison Ford, Tom Cruise ou Brad Pitt, voire un mélange des trois. L’humanité a du souci à se faire, malgré la machine à trouver des solutions à chaque nouveau problème.

PHB

Image: L’homme mécanique du capitaine Richards Central par T.S.F, film de 1920 News source©Gallica

 

 

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