Sans ambition touristique, ces observations effectuées lors d’un voyage récent en Corée n’ont qu’un objet dérisoire: souligner certains aspects désopilants ou incongrus de la culture du « Pays du matin calme ». Dès l’arrivée à Séoul, la première visite touristique a été surprenante. Dans l’enceinte du Gyeongbok, l’un des cinq palais royaux construits sous la dynastie Joseon (1392-1910), on se serait cru sur un lieu de tournage. Pas parce que la scène de relève de la garde fait toc. Ni parce que le palais est éblouissant grâce aux efforts du gouvernement pour le restaurer dans son état d’origine après sa quasi-destruction pendant l’occupation japonaise. En fait, pour encourager les visiteurs à se familiariser avec le Hanbok, le costume traditionnel coréen, l’entrée des palais principaux de Séoul est gratuite pour ceux qui le revêtent. Les visiteurs se prêtent au jeu par plaisir de se déguiser. Avec tous ces touristes en costume d’époque dans l’enceinte des palais, on a vraiment l’impression de faire partie du tournage d’un film d’époque. Le spectacle est hilarant. Groupes de gros Américains engoncés dans des uniformes prêts à éclater, Sri-lankais au garde à vous avec hallebardes, beautés nordiques blondes grimées en coréennes, jeunes en cosplay de combattants de manga, …
En Corée, il n’y a pas que les touristes qui se promènent en Hanbok, il y a aussi …les chiens. C’est ce que nous avons pu constater, médusés, dans les rues de Busan un jour de fête. Si peu d’enfants sont visibles dans les rues de Séoul (11 millions d’habitants), on reprenait espoir à Busan (3,5 millions) où les poussettes sont nombreuses sur les trottoirs qui bordent les plages du centre-ville. Mais ces landaus branchés, poussés par des jeunes, sont occupés par… des chiens. Élégants, les toutous arborent des tenues adaptées à la conjoncture. Maillot de bain par temps chaud avec casquette ou visière et lunettes de soleil, manteau léger ou polaire avec bottines par temps frais, uniforme de collégien en journée, robe à volant en soirée et même Hanbok, les jours de fête. Et, à vue de nez, il y a plus de magasins de vêtements et accessoires pour chiens que pour enfants. Ces chers cynocéphales blonds ne manquent de rien. Les garderies, où ils peuvent socialiser avec la gentry canine et pratiquer toutes sortes de jeux, sont légion. Tendance, les cours de cuisine pour son chien-chien ont un succès « dog ». Et, dans certains restaurants, nos amis les bêtes sont admis à la table de leurs « parents ».
En Chine, le chien était devenu un exutoire lors de la politique de l’enfant unique instituée par Deng Xiaoping et abandonnée en 2015. Mais que se passe-t-il donc au « Pays du matin calme » qui connaît une décroissance démographique depuis 2020? En 2023, avec un taux de fécondité de 0,72 enfant par femme, le pays devenait celui du plus faible taux de natalité au monde. Le chien, un exutoire ici aussi? La famille coréenne serait-elle en train de changer?
Si autrefois la vie professionnelle prenait fin avec le mariage, le modèle patriarcal traditionnel coréen n’a plus la cote auprès des femmes. Elles ne veulent plus dépendre financièrement de leur mari et rester à la maison pour s’occuper des enfants; notamment après de longues études et un début de carrière prometteur. Cela n’explique pas tout. En Corée, le coût de la vie a augmenté comme partout ailleurs. Un seul salaire ne suffit plus à faire vivre une famille surtout quand le coût des études vient lourdement grever le budget. Le système éducatif coréen étant ultra-compétitif, il faut financer écoles et cours privés dès la petite enfance pour pouvoir accéder aux meilleures universités.
Plutôt que de sacrifier leur indépendance, elles sont de plus en plus nombreuses à se consacrer à leur réussite professionnelle et … leur beauté. Car en Corée, la beauté n’est pas une option, c’est un inconditionnel pour réussir. D’ailleurs les Coréennes sont sans cesse en train de se remaquiller dans le métro, au restaurant, au volant, etc. Une peau pure, blanche et sans ride à l’instar des stars de la K-pop qui donnent le « teint » avec leur carnation de porcelaine, mais aussi leurs yeux débridés et leur menton pointu. Ici on ne lésine pas. Dès la prime jeunesse, on se dirige vers les cliniques de chirurgie esthétique dont la Corée est l’un des plus grands marchés asiatiques. Le chien, oui sans doute un exutoire. Ce chien à qui l’on impose les mêmes critères pour montrer sa réussite sociale. Alors à quand la chirurgie esthétique pour chien?
Lottie Brickert
Photos: ©LottieBrickert. (ci-contre éventaire pour chiens)
Merci pour cet instant tellement decalé !
Un régal ce commentaire pétillant .
Quelle belle ironie mordante. Merci !!!
Je trouve cette pratique (celle du chien) terrifiante et inquiétante !!!
Ouahou !