Les illusions perdues de l’après mai

Il y eut Mai 68 ou l’illusion du grand soir, et se dire après, que l’espace du possible n’avait plus de limite. Le grand moment de fraternisation était là,  enfin presque, le fruit était mûr. Les ouvriers et les étudiants allaient enfin se parler et les intellectuels et les manuels faire langue commune.

Dans les années soixante-dix, la France était riche, les bidonvilles étaient en voie de disparition, le travail ne manquait pas, mais comme l’avait écrit Pierre Viansson-Ponté dans le journal Le Monde en 68, elle s’ennuyait…L’ennemi n’était pas les Etats-Unis mais Nixon au Vietnam ou United Fruit en Amérique latine. Janis Joplin ou Jimi Hendrix ont rejoint Malcom X ou Martin Luther King.

Quand on rêvait de Révolution culturelle, on pensait à la Chine et les femmes déclaraient la guerre de sécession. Assayas revit ces années dans Après mai. L’histoire se passe en 1971. Elle dura quelques années encore, jusqu’en 78, si l’on considère que ce fut la rupture du Programme commun qui ferma cette porte pour en ouvrir une autre, celle de la crise, des marchés financiers et de ce qu’on appellera la bof génération.

Je ne sais plus si c’est Assayas qui se raconte dans son film ou moi qui me souviens. Toutes les idées se croisaient et s’échangeaient. Les austères maoïstes et les anarchistes joueurs, les trotskistes rêvant d’armée rouge et les apprentis tibétains.

Dans ces années brouillonnes, avoir vingt ans c’était se dire que l’on allait refaire le monde. La révolution était aussi celle des corps : les seins ne se cachaient plus mais les filles lavaient toujours la vaisselle.

Je me rappelle, nous étions deux ou trois en terminale, on entrait dans les classes, interrompant le cours, j’haranguais les lycéens à propos de je ne sais quelle réforme que la bourgeoisie voulait imposer pour nous sélectionner davantage. Puis on repartait. Je n’ai pas le souvenir qu’un prof ne nous a jamais vidés.

Je n’oublie pas le film, chaque plan s’impose à mes souvenirs. D’autres aussi.

Tout ce mélange, Stirner contre Trotski, les escaliers d’Odessa contre les glaces de Kronstadt, les lions d’Eisenstein contre la Chinoise de Godard ou Ferré dont on se lançait les vers en signe de ralliement (*).

Assayas sait filmer les manifestations, il les montre dans toute leur violence. Cela m’a rappelé qu’à l’époque le casque faisait parti de l’attirail du manifestant.Un vieux sac de sport me suit dans mes déménagements, personne ne comprend pourquoi je le garde. Dedans un casque rouge sans bandes fluorescentes, des lunettes de moto, et des serviettes périodiques, à l’époque il fallait enlever les feuilles de plastique pour pouvoir respirer.

Je ne suis plus dans ce film, mais dans le mien.

Après mai, d’Olivier Assayas. Une scène du film

Je manifestais à Paris contre les réformes scolaires, à Bayonne contre Franco, au Larzac contre le terrain militaire, au Blayais contre la centrale nucléaire ou à Amiens, lors d’une coordination étudiante. A Senlis un lit s’est effondré sous le poids d’une nuit agitée. Je dormais rarement chez moi. L’été souvent à la belle étoile, je rêvais de la lune, j’étais Cyrano et je m’imaginais m’y rendre porté par la rosée du matin.

Ah oui, le film ! Il raconte des histoires de bandes, mais aussi d’errances. Chacun se laisse d’abord porter par ses propres désirs, on se quitte ou pas, c’est tout. Je me rappelle un jour j’ai dit à ma compagne que je m’en allais à Paris pour faire du cinéma. Elle m’a suivi… pour se retrouver seule, j’étais parti au service militaire et bientôt la grande muette allait m’expédier, moi qui ne l’étais pas, en Allemagne pour cause de manifestation de soldats.

Préparer la révolution, c’était coller des affiches mais aussi préparer la guerre. Certains s’y sont perdus. Dans le film on crame une bagnole et moi j’étudiais Frédéric Joliot-Curie qui lors de la libération de Paris s’était installé dans les caves de l’Hôtel de ville pour fabriquer des cocktails Molotov, sans mèche, donc moins dangereux pour le lanceur. A l’occasion d’un meeting de Le Pen, la fac a porté plainte pour le vol d’une centaine de pieds de table. C’est dans ma voiture que j’ai transporté ce qui aurait pu devenir des matraques. Mais alors, il ne remplissait pas les salles.

C’était aussi, une époque où l’on pouvait mourir de trop de drogue ou de ne plus y croire.

Y avait-il une véritable idéologie ? Peut-être l’envie de bouffer de la liberté jusqu’à plus faim en sachant au fond de nous même que nous n’étions pas si paumés que cela. Le père du personnage principal du film, cinéaste et atteint de la maladie de Parkinson lui propose de venir le rejoindre sur le tournage d’un des très mauvais Maigret. Il apprendra le métier en apportant le thé à Jean Richard. Les histoires se rencontrent. Dans la salle, je pensais à mon père, débarqué un jour à Tours. Il y avait à faire, m’expliqua-t-il, un détour de 400 kilomètres. On a déjeuné, parlé de tout donc de rien, et sans doute pas de moi. Comme je le raccompagnais à sa voiture, avant de claquer sa porte, il me lança : « si tu as besoin d’une caméra, ce ne sera pas un problème. » Il était journaliste et n’avait pas la maladie de Parkinson. Moi non plus d’ailleurs. A l’époque…

(*) Je fais simple et vous renvoie à votre internet favori pour l’explication de texte.

 

Après mai Film français d’Olivier Assayas

Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Cinéma. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Les illusions perdues de l’après mai

  1. Sans compter sur les illusions perdues de l’avant-mai, merci pour ce beau texte Bruno. PHB

  2. Patrick dit :

    Merci Bruno. C’est un vrai plaisir que de te lire. PAU

  3. Fabienne M. dit :

    C’est vrai ! tu l’as toujours ce casque de motard ….toi qui n’a jamais fait de moto ! mais qui était precurseur dans la lutte contre les centrales !!! … et toutes ces causes perdues ….vraiment perdues !!!
    Super article et envie d’aller voir ce film.

  4. Bruno Philip dit :

    L’après-mai signifie que nous sommes dans l’au-delà

  5. Violette dit :

    Bel article…
    Mais pour ceux qui comme moi n’ont pas vécu cette époque il est difficile d’entrer dans cette histoire. Et plus je lis d’articles plus j’ai l’impression que je ne suis pas la seule à être restée perméable. Dommage qu’Assayas ait surtout réussi à toucher que sa génération.

    • Bruno Sillard dit :

      En effet autant on perçoit, comme une période contestatrice globale aux Etats-Unis par exemple, le mouvement noir, le mouvement hippy, la lutte pour le Vietnam, les Doors, Joplin etc.… Autant dans notre culture historique, tout ce résume en Mai 68. Certes dans sa soudaineté ce mois marqua les esprits parce qu’il paralysa la France et tourna la page De Gaulle mais la réalité est que mai 68 est né de la contestation américaine, et qu’il était une composante d’un mouvement qui touchait l’ensemble des pays riches… jusqu’au Vatican, avec comme lien fédérateur la musique rock-pop ou la lutte des femmes. Et ce n’est pas par hasard qu’est né aussi dans cette période (les années 70), le mouvement palestinien mais aussi les mouvements terroristes, Fraction armée rouge allemande, Action directe en France ou les Brigade rouge italienne… Et ce n’est pas par hasard qu’est né l’écologie, les verts allemands mais aussi Greenpeace. La liste est loin d’être close.
      De ce point de vue Violette, es-tu vraiment certaine qu’il est difficile pour toi d’entrer dans cette histoire ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *