Une auto plane dans le plan

La route était devenue soyeuse. Une forme d’ondulation avait remplacé les cahots très mal absorbés par les vieux amortisseurs de la Ford Consul de 10 ans d’âge, un modèle millésimé 1963. Mais quelque chose ne tournait pas rond. Carole avait l’impression que son auto faisait une sorte de chute…textile.

Sa conscience était partie ailleurs. S’étant extirpée de la voiture avec l’impression très nette d’avoir raté une séquence, elle fit quelques pas sur un sol mou, uniformément gris-bleu. Le ciel n’existait plus, remplacé par une atmosphère floue, infinie, dans un panorama sans détails.

Le seul élément concret, hormis le sol fibreux, était la voiture. Mais ce n’était plus la Ford Consul avec ses doubles optiques avant et ses deux feux arrières surmontés d’ailerons. L’auto avait pris l’apparence d’un jouet comme il en sortait de certains paquets de lessive en cadeau promo. Une chose jaune avec des roues aux limites de l’informe, voilà ce qu’il était advenu. Son décor intérieur se bornait à des banquettes noires avec un tableau de bord à peine plus élaboré qu’un symbole.

Et autour, rien. Juste un horizon panique qu’aucun objet, qu’aucune brise ne venaient troubler. Carole se dit qu’elle rêvait et que, à l’instar de tous les songes, celui-là n’était pas ordinaire. A ce point d’invraisemblance elle s’assit sur le sol, moelleux comme l’oreiller sur lequel, se dit-elle, elle dormait probablement.

Et puis elle vit des choses se matérialiser. D’abord une dame comme une marâtre qui arborait une coiffure rigide et une grande robe violette. Elle avait l’air de fixer quelque chose au loin mais ne regardait pas Carole. Figée comme une poupée de cire, elle prenait la pose, semblant tenir un rôle indéfini. Puis, Carole finit par distinguer deux pingouins en tenue de soirée, comme tous les pingouins du monde pourrait-on dire, mais ces deux-là portaient une sorte de foulard carmin. Et enfin un taxi Peugeot 403 noir et rouge comme on n’en voyait plus dans les rues.

Un peu accablée à vrai dire par ces images anormales, Carole chercha instinctivement son sac à main pour y chercher son briquet Benson et ses cigarettes Week-End. Ne pas le trouver ne l’inquiéta pas démesurément puisque plus rien ne semblait rationnel. En revanche, de réaliser qu’elle était devenue une sorte de conscience flottante sans yeux et sans orbites pour les caler, elle-même n’étant plus logée dans sa bonne vieille enveloppe charnelle dont elle s’était toujours satisfaite, la préoccupa davantage.

Suis-je encore et où suis-je se demandait-elle sans savoir qu’elle se posait pour de bon la toute dernière question dans un univers où la notion même d’interrogation avait perdu toute pertinence.

Au pied de l’automobile jaune gisait une poupée comme une enfant dont le visage était fermé par un sourire fixe et surmonté d’une paire d’yeux tournés vers le néant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 réponses à Une auto plane dans le plan

  1. Mario dit :

    J’aime bien!
    c’est un univers que je partage…
    voir :
    http://gradulux.tumblr.com/

  2. Bruno Sillard dit :

    Voilà une atmosphère digne de la série télé des années soixante « La quatrième dimension ».
    Je m’y plonge avec délice.

  3. Violaine dit :

    C’est terrible ! j’aurais jamais pensé que mes pingouins puissent avoir un jour un caractère aussi anxiogène !

  4. Un rôle dans un songe, à l’issue d’un casting hasardeux. Leur vie n’est pas terminée. PHB

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