Prince d’orchestre, sous la peau d’un maestro

Metin Arditi  aborde la musique après s’être intéressé à  la peinture. Un domaine qu’il connaît bien : l’auteur du « Turquetto » préside à Genève l’Orchestre symphonique de la Suisse romande.  Dans son dernier roman « Prince d’orchestre » publié chez Actes Sud, le romancier suisse d’origine turque retrace l’ascension et la chute d’un maestro grec mondialement adulé, Alexis Kandilis.  On le sait depuis l’Antiquité, le Capitole n’est jamais très loin de la roche tarpéienne…

Comme un chef mène à la baguette ses musiciens d’un bout à l’autre de la partition, Metin Arditi entraîne le lecteur dans la descente aux enfers de son héros malgré les tentatives de sauvetage dont il fait l’objet. Usant de phrases lapidaires agencées en séquences courtes  et inscrites dans un laps de temps  limité (seize mois), l’écrivain tient le lecteur en haleine bien que l’issue du roman (c’est dommage) soit connue d’emblée. Son livre reste passionnant d’un bout à l’autre même si à le lire on ne ressent pas le même dépaysement enchanté  que lors de son précédent ouvrage paru un an auparavant.

« Prince d’orchestre » narre donc le parcours du Maître, d’Athènes à Genève en passant par Paris et Londres.  Il nous plonge dans l’univers très cosmopolite de la musique classique, côté coulisses. En assistant par procuration aux répétitions du Chef avec ses musiciens, on vit leurs rapports faits de rivalités, d’amour-haine et de tensions. On ressent la montée d’adrénaline qui précède chaque grande rencontre.

Couverture du livre de Metin Arditi. »Prince d’orchestre ». Actes Sud.

En endossant le frac d’Alexis Kandilis, le béotien s’initie à la mécanique bien huilée des récitals à la salle Pleyel, au Royal Albert Hall ou à La Fenice.  L’incroyable minuterie horlogère du  livret de La Neuvième (symphonie de Beethoven) donne à l’expression  « réglé comme du papier à musique » sa  pleine consistance.

Outre l’incursion dans l’univers musical, composition, interprétation et improvisation comprises, le roman met l’accent sur les rapports existant  entre la musique, les mathématiques et le jeu. Trois domaines de chiffres et de nombres, trois disciplines qui s’intéressent à l’analyse combinatoire, trois matières en quête de cohérence si  ce n’est d’harmonie. Qui ont leurs codes, leurs fastes et leurs  lieux de rencontre spécifiques. Et qui sont tantôt affaire de rigueur, tantôt affaire d’instinct. Intéressant et peu courant rapprochement, le lecteur ne sort pas rassasié.

Et même quand  l’agencement bien ordonné  des notes de musique paraît entièrement  s’inscrire à l’encontre de l’irraison fiévreuse des annonces (au poker) ou de l’aberrance des mises (à la roulette), ce n’est qu’illusion : les musiciens sont des joueurs qui  jouissent de la sensation de tutoyer le précipice, de frôler le volcan.  Question jeu et son emprise, on pense à la « Madone des casinos » dont Emmanuel Carrere brossa le portrait dans « Hors d’atteinte ».

Le dernier roman de Metin Arditi est aussi l’émouvante histoire de deux destins croisés, de la rencontre de deux fêlures que la musique met à nu.  Révélateur de toutes les émotions de la vie, elle sert un temps de langage commun entre Kandilis et cet autre écorché vif qu’est un père dont le fils est entre la vie et la mort à la suite d’un attentat.  Mais alors que l’un s’emploie à donner,  l’autre ne sait déjà plus recevoir.

« Prince d’orchestre » dessine la géométrie des jeux de pouvoirs. Du billard à multiples bandes ! Il explore  la gamme des sentiments humains, des plus désintéressés  (et non convenus) aux moins nobles : cruauté des jugements, cynisme de l’argent, vanité du paraître, flagornerie et lâcheté de l’entourage, narcissisme exacerbé, peur du ridicule, angoisse de la trahison, phobie de la manipulation, orgueil  hissé au rang de la démesure…  Le spectre est large mais les ressorts psychologiques voire psychotiques des personnages sont toujours crédibles et bien analysés.

Retour au Turquetto par Guillemette de Fos

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