Le Turquetto, peintre devant l’éternel

« Le Turquetto« , de Metin Arditi. «Je ne dirai rien sur mon identité, sinon que Jésus m’ordonna de marcher jusqu’à son retour», fait dire Apollinaire à son Juif errant dans  sa nouvelle ˝Le passant de Prague˝ (Recueil  ˝L’hérésiaque  et Cie˝). C’est une autre histoire d’errance juive que nous propose le romancier Metin Arditi dans son magnifique ouvrage ˝Le Turquetto˝ publié chez Acte Sud et couronné par le Prix Jean Giono 2011.

Parti d’une anomalie chromatique dans la signature d’un tableau de maître (« L’homme au gant  » exposé au Musée du Louvre), l’auteur narre la fuite de son auteur présumé, « Le Turquetto« ,  condamné à la pendaison pour blasphème. Né en terre musulmane en 1519 (sous le nom de Elie Soriano) de mère sépharade et de père juif employé du marché des esclaves, ce peintre dut s’exiler de Constantinople à Venise pour pouvoir pratiquer son art. Sous un nom d’emprunt, il fréquenta les ateliers du Titien, y gagna son sobriquet hispanisé avant de livrer à une  congrégation religieuse une œuvre magistrale de 70 m2 qui combinait l’ensemble de ses savoirs : la tradition biblique, l’expertise de la calligraphie ottomane et de  l’iconographie byzantine. Mais pour avoir menti  en se déclarant chrétien converti à  l’église de Rome alors qu’il est juif circoncis, il devra s’échapper de Venise et retourner à Constantinople. 

A travers les pérégrinations de ce Turquetto, l’ouvrage nous emmène de Constantinople à Venise (aller et retour) au  milieu du XVIème siècle. Un fabuleux retour dans l’espace-temps sur les rapports que jadis entretinrent religion et peinture. Un récit palpitant non dénué d’interrogations métaphysiques…

Nous voici d’abord transportés à Byzance. On y déambule de son ghetto juif à son han (marché aux esclaves) en passant par son grand Bazar coloré en empruntant ses rues animées aux noms évocateurs. De Venise la frivole, l’auteur évoque l’odeur pestilentielle (une lagune où flottent les rats, animal fort présent dans l’ouvrage), ses courtisanes aux comportements dépravés, l’orgueil et la vanité des hommes, leurs rapports  hiérarchisés – évêque, doge, nonce, vicaire – chacun rêvant peu ou prou de se hisser au niveau supérieur…  Et son ghetto juif stigmatisé par les bérets jaunes.

On s’amuse beaucoup au procès en hérésie du Turquetto, coincé entre un Grand Inquisiteur, expert en droit canonique, et un piètre avocat faisant citer à la barre un témoin qui viendra apporter le coup de pied de l’âne. Humour aussi dans le récit de l’autodafé des œuvres du peintre hérétique. Alors que ses toiles se consument, l’encens se répand. Une odeur d’église.

La peinture est au cœur de cet ouvrage dense et érudit. Avec Metin Arditi, on assiste à l’accouchement d’une œuvre. Cela va -du ˝savoir regarder ˝ et mémoriser une scène ou un visage, au crissement que fait la brosse ou le pinceau sur la toile pour rendre ici la dentelle ou le drapé, là la carnation ou la chevelure, en passant par l’art des proportions et du mouvement d’ensemble, le choix des enduits, poudres et résines… C’est comme si le lecteur indiscret se postait derrière le chevalet de l’artiste ! On respire l’odeur des glacis comme on a reniflé l’odeur putride de la Ville des Doges. «L’art a cette capacité propre d’atteindre le cœur de chacun, du plus humble au plus savant, et de le rapprocher d’autrui», philosophe le résident suisse polyglotte (1).

Metin Arditi nous nous plonge au cœur des rites et commandements religieux de l’époque. L’Ancien Testament  qui  interdit à tout juif de sculpter ou représenter en images «les choses du ciel et de la terre». La religion chrétienne qui, le temps d’un baptême, fait de nouveau du latin une vraie langue vivante. La tradition musulmane qui préside à l’émouvante mise en terre d’un vieil ami… On s’interroge, fallait-il un dieu différent pour ordonnancer la vie de l’homme, sa naissance, sa mort et la trace qu’il laisse de son passage sur la terre ?  A cinq  siècles de distance, l’ouvrage livre une belle leçon d’amour du prochain. Amour filial et amour de l’autre.  Assignant  en filigrane aux Eglises un rôle de rassembleur plutôt que de doctrinaire.

(1) D’origine turque, né en 1945 à Ankara. Sa fiche Wikipédia.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Le Turquetto, peintre devant l’éternel

  1. Bruno Philip dit :

    Merci du voyage

  2. GIRERD Maryse dit :

    Oui, merci et tanti auguri à Ph.Bonnet et son équipe par la même occasion!

  3. Chalhoub Marie-Rose dit :

    Superbe article! Merci.
    Le Turquetto sera mon prochain livre de chevet.

  4. DOMI RODIER dit :

    Ma Guillemette,

    Quelle surprise ! Je suis en train de lire ce très beau livre et en pianotant sur internet pour en savoir plus sur le peintre, QUE VOIS-JE ? Un article de Guillemettre DE FOS.

    Ton article est superbe et colle merveilleusement bien avec l’ambiance du livre.

    A très bientôt. Je t’embrasse très fort. Domi

  5. catherine dit :

    Merci de m’avoir fait découvert ce très beau livre que je viens de finir à regret

  6. Ping : Prince d’orchestre, sous la peau d’un maestro | Les Soirées de Paris

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *