Accordez-moi une baronne d’urgence

Un livre de poésie dont la rumeur dit qu’après avoir été composé, illustré, il aurait été pressé avec les pieds, le tout par le peintre Léopold Survage. Un tirage subséquemment limité à 28 exemplaires contre un objectif de 100 unités, un auteur dont le pseudonyme, Leonard Pieux, cache en réalité la Baronne d’Oettingen (ancienne mécène des Soirées de Paris), il y a déjà là de quoi noter dans son agenda la date du 29 avril, jour durant lequel il sera mis aux enchères chez Christie’s.

« Accordez-moi une audience et je vous réciterai les vers d’un poète inconnu… », ce titre pour le moins musical n’est pas sans rappeler celui de Blaise Cendrars pour « La prose du Transsibérien ou la petite Jehanne de France » illustré par Sonia Delaunay et procédant du simultanéisme. Le second est sorti en 1913, le premier en 1920 mais dans les deux cas nous avons à faire à un texte de poésie illustré par un artiste de renom.

Accordez-moi une audience. Extrait du livre signé Léopold Survage et Léonard Pieux. Photo: Les Soirées de Paris

L’exemplaire qui sera porté à l’encan le 29 avril est de surcroît dédicacé au poète et « ami » André Salmon. Le beau papier de Chine a franchi les épreuves du temps avec ce qu’il faut de précieuse patine pour lui donner un air de parchemin de valeur qu’il est sans conteste. Le directeur des livres, imprimés et manuscrits chez Christie’s, Christoph Auvermann, a bien voulu le montrer aux Soirées de Paris. Rare, il est également beau et émouvant. On se surprend à palper ses poches à la recherche des quelque 30.000 euros qui seront nécessaires rien que pour murmurer la première enchère.

Ce livre est estampillé SIC, le nom d’une revue et d’une maison d’édition fondés par Pierre-Albert Birot en 1916 et dont l’acronyme signifie « sons, idées, couleurs ». Cette revue succédait en quelque sorte aux Soirées de Paris et compta parmi ses collaborateurs des gens comme Apollinaire, Max Jacob, Pierre Reverdy, Philippe Soupault… C’était une sorte de sous-ensemble qui constituait la scène artistique et intellectuelle dont la baronne était l’une des égéries et mécène au cœur large.

Embarquer ce recueil, c’est donc mettre la main sur un bout d’histoire révolue. Il est aussi le fruit d’une liaison amoureuse entre Léopold Survage et la Baronne d’Oettingen et en même temps sa fin puisqu’elle lui conseilla de se marier peu après l’impression avec la musicienne Germaine Meyer.

La dédicace à André Salmon de Léopold Survage. Photo: Les Soirées de Paris

Aux qualités de la peinture toute spéciale de Survage (notamment encouragé après son arrivée à Paris par Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars) s’ajoute la poésie particulière de la baronne (Mon passe-partout sous la visière baissée, c’est mon regard qui pénètre tout) il y là quelque chose de rêveur et romantique auquel la modernité graphique de Survage apporte un contraste qui confère au tout sa valeur finale.

C’est cette chère baronne et son complice tout autant que demi-frère, Serge Férat, qui avaient mis à la disposition de Guillaume Apollinaire un local au 278 boulevard Raspail pour abriter la rédaction des Soirées de Paris. Avec nos félicitations anticipées et quelque peu jalouses au futur acquéreur.

PS: Léopold Survage a fait l’objet cet été d’une exposition au Musée d’art moderne de Collioure et Les Soirées de Paris avaient fait le détour obligé. Et pour ceux qui voudraient en savoir beaucoup plus sur la baronne on ne peut que recommander le livre que lui a consacré Jeanine Warnod publié en 2008 aux éditions de Conti.

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2 réponses à Accordez-moi une baronne d’urgence

  1. de FOS dit :

    Le 29 avril, une amicale pensée pour le jaloux…

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