L’autre New York

Traverser les 1,6 kilomètre du pont de Brooklyn, le premier pont suspendu métallique du monde inauguré en 1883, en joggant ou en flânant en toute sécurité dans son couloir piéton, est une expérience grisante. Et lorsqu’on découvre la vue sur Manhattan offerte de l’autre côté de l’East River, on est saisi. Walt Whitman le fut, lui, qui avait qualifié ce panorama de «meilleur remède aux maux de l’âme». Certes, il n’avait pas pu connaître les tours de Manhattan mais gageons que son âme novatrice les aurait appréciées.

Le pont franchi, la majorité des visiteurs se contentent d’une promenade le long de Brooklyn Heights, les collines en surplomb bordées d’élégantes maisons de pierre du XIXe siècle, les fameuses brownstowns. Puis, ils font aussitôt demi-tour. Quel dommage ! Quitte à être à Brooklyn pourquoi ne pas s’aventurer plus loin ?

Car Brooklyn c’est l’autre New York, un New York pluriel, plus grand, plus cosmopolite.

En trois siècles d’histoire Brooklyn, rattaché à New York en 1894 suite au vote de ses habitants, a connu bien des métamorphoses et vicissitudes. La petite bourgade tranquille, où l’élite new yorkaise venait se reposer, avait fait place à un port aux docks et entrepôts animés. Ils furent bientôt remplacés par des ateliers de fabrication et des cités ouvrières pour loger les flux d’immigrants. Les ateliers s’étaient taris, les habitations dortoirs avaient grossi et Brooklyn avait sombré dans la mélancolie. Aujourd’hui Brooklyn est redevenu un morceau de choix, un territoire de contrastes et de diversité culturelle. Invitation au voyage dans ses différents quartiers.

Le pont de Manhattan, autre remarquable pont suspendu, aboutit à quelques encablures du pont de Brooklyn. Il a donné son nom au quartier de DUMBO, acronyme de Down Under the Manhattan Bridge Overpass (ou « sous la passerelle du pont de Manhattan »). C’est là que les bobos et les New Yorkais arty sont venus faire leur nid à Brooklyn profitant des espaces offerts par les anciens entrepôts pour les transformer en lofts with a view. Cafés, restaurants, boutiques trendy, etc. ont suivi le mouv’ initié par le DUMBO Art Center, un incubateur qui expose de jeunes pousses artistiques dans ses vastes galeries.

Williamsburg. Photo: Lottie Brickert

A quelques stations de métro, a éclos un quartier encore plus tendance, Williamsburg, le paradis de la jeunesse hipster, des bobos moins clinquants mais tout aussi branchés. Williamsburg c’est le dimanche qu’il faut y aller. Avant tout pour musarder dans le petit marché aux puces de plein air qui se tient le long de la rivière Hudson. Un déballage de fripes vintage, bouquins, skateboards graffités par Keith Haring,  meubles art déco, lunettes, surplus de l’armée, tableaux,… dans une ambiance cool où bière (produite par la micro-brasserie locale) et encas sont de la partie. Le tout avec vue sur l’Empire State, le Chrysler et un alignement « allenien » de buildings de Manhattan : que demander de mieux ?

Le musardage continue le long de Bedford avenue, où les maisons ouvrières se sont transformées en cafés avec terrasse, galeries ou ateliers de créateurs. Plus loin, un ancien diner, resté en l’état, qui offre de la cuisine latino avec orchestre de mariachis en bruit de fond, est tentant. A moins que l’on ne préfère se livrer à une dégustation à la micro-brasserie locale à l’heure du Happy Hour. Quel que soit son choix, l’atmosphère, calme et décontractée, repose de l’ébullition de Manhattan.

Au sud-ouest de Williamsburg, Prospect Park est à Brooklyn ce que Central Park est à New York : son poumon vert. Pas de jalousie, ce sont les mêmes architectes, Olmsted et Vaux qui ont aménagé le terrain en 1867. Lacs, prairies, arbres tentaculaires, terrains de jeu où le cricket est roi, zoo et somptueux jardin botanique, Prospect Park n’a pas démérité son nom. Et pour ceux qui n’auraient pas eu le temps de préparer leur pique-nique, le quartier de Park Slope, un quartier huppé à l’ouest du parc, regorge de restaurants.

Au sud de Prospect Park, fi des bobos, hipsters et autres bourgeois huppés. L’aventure commence en embarquant pour un petit tour du monde qui est avant tout, un voyage au cœur de la vraie vie, celle des immigrants qui ont construit New York.

Direction plein sud donc, à bord d’un bus qui descend le long de Cosney Island Avenue ou du boulevard Ocean Parkway, avec pour terminus Brighton Beach.  On ouvre grand les yeux pour vivre pleinement cette plongée au cœur d’un monde miniature où il est surprenant de trouver tant de diversité ethnique.

Si les Afro-américains sont cantonnés dans le quartier de Bedford Stuyvesant, on rencontre de nombreux Juifs hassidiques (la deuxième communauté du monde réside à Brooklyn) en redingote et coiffés de chapeaux à large bord dans les environs de Borough Park. Avec leurs femmes en longue jupe bleue marine, cheveux soigneusement cachés sous des perruques ou foulards,  et leur importante progéniture, ils semblent tout droit sortis d’un autre siècle. Enseignes et panneaux en hébreux, magasins casher, synagogues distillent une saveur d’Israël. Le bus s’arrête, les Juifs hassidiques descendent. A présent, ce sont des effluves de safran qui pénètrent dans le bus en même temps que quelques Indiennes en sari. Dans la rue aussi le décor a changé, les affiches colorés  sont en hindi, la musique a des relents de Bollywood, les boutiques fourmillent de couleurs vives. Alors que le bus poursuit son chemin, des hommes en costume traditionnel pakistanais se hissent à bord. Ici on parle l’ourdou et les boutiques colorées ont fait place aux bazars encombrés où flottent des odeurs grasses de mouton ou de fruits murs.

Le bus approche du terminal,  Brighton Beach, la plage la plus populaire de New York. Ce quartier est également appelé Little Odessa, en raison de l’afflux d’immigrants russes qui se sont établis là depuis la fin du XIXe siècle. La culture russe est présente jusqu’à sur la belle plage de sable blanc où de nombreuses gargotes et traiteurs proposent des spécialités culinaires et de la vodka dont la qualité est vantée sur des panneaux écrits en cyrillique.

Attractions à Coney Island. Photo: Lottie Brickert

Une promenade agréable sur les planches, qui bordent  l’immense plage de sable blanc, mène en 30 minutes environ au mythique parc d’attraction de Cosney island qui fut de 1880 à 1940, le plus grand du monde. Plongée joyeuse dans un bain de désuétude. A la vue des anciens manèges dont certains encore exploités, le cœur fond immédiatement, on retrouve son âme d’enfant. On a envie de hurler aussi fort que ceux morts de trouille sur le grand huit.

A Coney Island, on est immergé dans un film américain des années 50. La grand roue est poussiéreuse, les montagnes russes se traînent, les autoboxes boxent en douceur, certaines  attractions sont rouillées, d’autres ringardes, jusqu’à leur nom parfois comme «le manège à faire hurler» ou «le grand huit de la famille Python». Qu’importe le charme et l’ambiance d’autrefois sont là et on aime.  Dire que le parc a failli être détruit et sa ferraille vendue au poids. Heureusement, la ferveur populaire a repris le dessus attirant dans son sillage des manèges plus high-tech venus redonner vie à Cosney Island le week end.

Lot

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2 réponses à L’autre New York

  1. DERENNE Pierre dit :

    Il ne faut pas manquer non plus, le cimetière de Green-Wood. Vous pourrez y admirer les tombes de plusieurs parrains célèbres qui ont fait l’histoire de la mafia new-yorkaise. Qui plus est, l’endroit est charmant.

  2. C’est ce qu’il manquera toujours à Paris, la mer à portée de métro. PHB

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