L’innocence perdue de Mohammed Schehab

« Le neuf septembre mil neuf cent treize, vers sept heures du matin: Mohammed Shehab, né à Alexandrie (Égypte) le vingt-trois janvier mille huit cent quatre vingt sept, comptable, fils de Ibrahim Shehab et de Aïcha, sans autres renseignements, célibataire, est décédé en son domicile rue des Carmes 5. Dressé le dix septembre mille neuf cent treize, trois heures du soir ; sur la déclaration de Marie Gendre femme Rieuf, trente sept ans, hôtelière, domiciliée rue des Carmes 5, et de Marie Raynal femme Costerousse, trente huit ans, femme de ménage, domiciliée passage du Clos Brussay 19, qui, lecture faite, ont signé avec nous, Edouard Langeron, adjoint au maire du cinquième arrondissement de Paris. »

Cet acte conservé à la mairie du 5ème arrondissement (registre 5D 207) relate le décès d’un Egyptien à Paris, il y a cent ans exactement.  La navrante banalité du drame, la mort d’un jeune homme, en fait un suicide, va parcourir maints poèmes et pages tracés par les amis, les témoins, les survivants, ceux qui désormais portent «son ombre».

Mohamed Shehab avait quitté Alexandrie pour Paris en 1912, bientôt rejoint par son ami Giuseppe Ungaretti, né en Egypte de parents italiens. Une belle amitié les lie depuis leur adolescence au lycée suisse Jacot, où ils partagent la découverte enfiévrée de Baudelaire et Nietzsche ; ensemble ils quittent Alexandrie, cosmopolite et francophone, pour étudier à Paris ; ils trouvent à se loger ensemble dans un meublé au 5 rue des Carmes, à deux pas de la Sorbonne.

La façade de l’hôtel des Carmes. Photo: Isabel Violante

Ensemble ils vont faire l’expérience de l’expatriation et de l’exil : «Nous étions en exil, dira Ungaretti près de cinquante ans plus tard, devenu depuis un des plus grands poètes italiens. Shehab était en exil en France, j’étais en exil en Egypte. J’étais un homme qui était loin de son pays, un homme qui n’arrivera jamais à mettre de racines nulle part. C’est ce qui est arrivé à Shehab, sa culture n’était plus celle des siens, il n’était plus l’homme de son pays, de son milieu». (1)

Et tandis que le jeune Ungaretti multiplie les projets, études de droit ou bien Ecole du Louvre, et tisse des relations littéraires -visite à Péguy et à Bourges, lecture de revues, rencontre avec Apollinaire qui deviendra une vraie amitié pendant la guerre- Shehab s’isole, déserte les cours de droit, se contentera bientôt de gagner sa vie comme comptable.

«Sans maison, sans famille, sans amours, sans amis, sans souvenirs, sans espoir», répète Ungaretti dans un de ses poèmes écrits en français, dédié à André Breton (2), qu’est-il venu faire à Paris ? Déplacé, décalé, exilé, Shehab va se donner une identité française, s’habiller d’un autre prénom -«Et fut Marcel/ mais il n’était pas Français/ et ne savait plus/ vivre/ dans la tente des siens/ où l’on écoute la cantilène/ du Coran en savourant le café » (3).

Ungaretti, lui, saura racheter son exil en écrivant, en français puis en italien, et en faisant de son ami perdu, son ombre, son double, le protagoniste de maints poèmes, comme «Calumet», dans le même recueil La Guerre :

 

Ungaretti en 1914. Source photo: Wikipédia. Auteur inconnu

« Je connais un pays
où le soleil engourdit
même les scorpions
seul là s’est endormi
cet agneauloup
seul ne serait étranger
au climat
de la mort
cet agneauloup
en exil
partout »

La poésie est mémoire. L’acte de décès de Shehab précise crûment les circonstances matérielles de la découverte du corps, détaille dans la langue administrative ce qu’à maintes reprises Ungaretti revisite dans La Guerre :

« Ah je voudrais m’éteindre
comme un réverbère
à la première lueur
du matin »

(« vers sept heures du matin », indique l’acte de décès) ; ou dans «In Memoriam»:

«Je l’ai accompagné
avec la patronne de l’hôtel
où nous habitions
à Paris
depuis le 5 de la rue des Carmes
ruelle fanée qui descend»

L’acte de décès porte les noms de ces femmes, Marie Raynal épouse Cousterousse, la femme de ménage qui a vraisemblablement découvert le corps, et Marie Gendre épouse Rieuf, la «patronne de l’hôtel» : pleureuses d’une Passion que ne suit nulle résurrection, sinon en poésie.

«Il repose au cimetière d’Ivry
faubourg qui paraît
figé
au jour

se démonte la foire
Et peut-être moi seul
sais encore
qu’il a existé»

Ainsi s’achève « In Memoriam ». Et lors de la première rédaction de ce poème, pendant la guerre, dans les tranchées, Ungaretti ajoutait : «Je le saurai/ Jusqu’à mon tour/ de mourir»

 

[1] Giuseppe Ungaretti, Jean Amrouche, Propos improvisés, Paris, Gallimard, 1972, p. 43.

[2] Publié à Paris en 1919, le recueil La Guerre, une poésie, suivi de P.L.M., a été réédité par Jean-Charles Vegliante aux éditions Le Passeur en 1999.

[3] Je cite le poème « In Memoriam » dans la traduction rare de François Livi et Gérard Genot, Giuseppe Ungaretti, Il deserto / Le désert, Florence, Ludi Florales, 2006, 40 exemplaires numérotes et signés.

 

 

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6 réponses à L’innocence perdue de Mohammed Schehab

  1. Steven dit :

    Très intéressant j’ignorais qui était Ungaretti. Merci. PHB

    • isabel dit :

      Et pour continuer à dévider ces fils, j’ajoute qu’Apollinaire figure dans le premier poème du recueil « La Guerre », intitulé justement « Pour Guillaume Apollinaire » : « en souvenir de la mort que nous avons accompagnée/ en nous elle bondit hurle et retombe/ en souvenir des fleurs enterrées »

  2. Philippe Bonnet dit :

    « Et peut-être moi seul sait encore qu’il a existé », comment est-ce écrit en italien? PHB

  3. Isabel Violante dit :

    « E forse io solo/ so ancora/ che visse »

  4. Murlo G. dit :

    Signalons un beau numéro, avec illustrations, textes inédits et bio-bibliographie, de « Poésie 88 » (centenaire de la naissance d’ Ungà) : La traversée des Alpes, par Jean-Charles Vegliante, été 1988.
    G. M.

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