Libération, ta mémoire fiche le camp

Alain Brillon, archiviste documentaliste à Libération. Photo: Les Soirées de ParisUn survivant: Alain Brillon s’apprête à quitter Libération à la fin du mois. Il y était depuis les débuts. Créateur historique des archives il laisse derrière lui environ 450.000 articles consignés à la main sur des fiches Bristol, miniatures extraordinaires de finition, qui s’échangeront un jour à grands frais. Sa mémoire de la vie du journal dépasse même en chronologie celle de Serge July, le patron emblématique, parti en 2006.

Une des caractéristiques du quotidien de la rue Béranger est qu’il y a à l’extérieur bien plus d’anciens collaborateurs que d’actuels. Tous ces anciens sont les porteurs d’une mémoire fragmentée qui va de la date de leur embauche au jour de leur sortie. Ruth Elkrief par exemple, se souvient peut-être y avoir été stagiaire, aux temps héroïques de la rue de Lorraine. Lui s’en rappelle.

La mémoire d’Alain Brillon est une ligne continue, balisée par les crises, les départs et les arrivées de moult rédacteurs en chefs, directeurs généraux, simples journalistes, personnels administratifs.

Voilà qu’il réfléchit au retour récent de Laurent Joffrin à la tête de la rédaction. Alain Brillon compte mentalement sur ses doigts et détaille que l’ex directeur du Nouvel Observateur a été journaliste à Libération de 1981 à 1988 puis, il est parti au Nouvel Observateur. Il revient à Libération de 1996 à 1999 pour soulager Serge July. Repart au Nouvel Obs et reprend le chemin de Libération en 2001 et jusqu’en 2006 (en fait 2006/2011, correction ultérieure, nos excuses aux lecteurs). Après un temps de réflexion, il finit par s’installer derechef dans le fauteuil de directeur en 2014. Il faudra bien que la RATP songe un jour à installer une ligne de bus spéciale entre les deux titres et même les trois puisque certains préfèrent se faire déposer au Monde. Beaucoup plus rares sont ceux qui font la navette.

Alain Brillon. Photo: Les Soirées de Paris

Alain Brillon. Photo: LSDP

Brillon lui, n’a jamais bougé. Parce qu’il avait conduit un Berliet durant son service militaire, il entre à Libération en 1974 comme coursier de nuit au volant d’une camionnette. Son travail consistait notamment à livrer les épreuves à l’imprimerie où à servir les abonnés.

En 1976, il réalise que le tout jeune journal ne se préoccupe pas de ses archives. Et lui justement a dans le sang un ADN de documentaliste archiviste puisqu’il consigne déjà chez lui des données sur la science des mammifères, la mammalogie. Il s’ouvre de la question des archives à Serge July qui lui rétorque « mais oui pourquoi pas » avec sa gouaille inimitable, racée, puisée aux sources du rock and roll, du militantisme et d’un journalisme alors quand même un peu engagé. C’est alors qu’Alain Brillon achète ses premiers Bristol. « Il était capable de mémoire et séance tenante de dire si un sujet avait déjà été traité, par qui et à quelle date » se souvient Michel Vidal-Subias qui, comme la plupart, pointe d’abord sa discrétion et surtout son amabilité dans un milieu où l’on s’exprimait facilement par l’insulte.

Surnommé « l’archiviste barbu », Alain Brillon n’aimait rien tant que de donner des cours d’histoire sur Libération chaque vendredi à quinze heures. Rendez-vous qu’il avait institué. Il l’a fait trente fois.

Aujourd’hui documentaliste culture-médias-sports alors qu’il aurait préféré politique-société, Alain Brillon lèvera aussi le crayon. Sa petite fille dit de lui qu’il n’a pas son pareil pour dessiner les sirènes, mais toute l’histoire de Libération a pour ainsi dire, été racontée en images par ses caricatures qu’il affichait régulièrement sur les murs à côté de dazibaos revendicateurs. Au plus fort des nombreux psychodrames, il apportait avec ses dessins une détente bienvenue quoique sur le moment, certains pouvaient rire jaune.

L’homme qui se prétend « feignant » sans doute afin de ne pas obérer sa liberté prochaine, a pourtant offert à ce journal, du moins jusqu’à l’arrivée de l’informatique, une précieuse mémoire à l’intention des plumitifs-étourneaux.

"Tout fout Lacan", "Je t'aime moi non plus", l'histoire de Libération en deux titres. Photo: Les Soirées de Paris

« Tout fout Lacan », « Je t’aime moi non plus », l’histoire de Libération en deux titres. Photo: Les Soirées de Paris

Aujourd’hui le quotidien se débat dans des difficultés. Les années dorées où Libération pouvait envoyer un contingent de journalistes à Cannes ou simplement financer de grands reportages, sont bien loin. Une fois de plus, l’on se compte dans le couloir en spirale. Les deux cent quatre vingt salariés dont trente CDD savent bien qu’ils vont à nouveau voir défiler quelques valises. Une saignée de plus parmi toutes celles qui ont jalonné l’histoire de Libération et d’autres journaux.

Alain Brillon, lui, songe à son dernier jour de fin septembre. Depuis quarante ans, ce sera la dernière fois qu’il franchira la sortie. Et prévient d’emblée qu’il ne compte pas y repasser la tête afin d’humer l’air du passé dont la plupart des parfums, se sont du reste, évaporés depuis longtemps. Il y a eu les partants qui avaient juré ne plus jamais emprunter la rue Béranger. D’autres plus ambitieux, avaient fait le serment d’éviter pour toujours la place de la République toute proche, ce qui leur compliquera un peu les déplacements dans Paris, d’après des témoignages recueillis.

Alain Brillon n’est pas triste pour autant. Il a mis « un peu de blé de côté » et sa maison dans le Tarn est entourée de champs de blé, justement, que moissonne un voisin devenu son ami. Un pied à Paris un autre dans les environs de Castres, l’archiviste barbu peut continuer son noviciat de grand-père, avec l’humeur égale des grands discrets.

PHB

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21 réponses à Libération, ta mémoire fiche le camp

  1. Bruno Sillard dit :

    C’est quoi la mémoire d’un journal ? La somme de toutes les « une » ? Sans doute, mais on s’aperçoit rapidement que l’on s’embarque dans la grande histoire. La mémoire de la presse est celle que l’on se raconte, tard dans la nuit, des histoires d’hommes, des histoires de mélancolie comme disait Ferré. Mais souvent le journaliste ne sait pas raconter cette histoire de l’autre côté du papier…

  2. Et sur cette photo (site de Christian Poulin) on voit Alain Brillon en juin 1976… http://christian-poulin.fr/liberation/index.php?qui=AlainBrillon!Alain+Brillon

    • Alain Brillon dit :

      Ma barbe était nettement plus longue en 1976 qu’en 2014 !… Les cheveux aussi… La petite imprimerie de l’époque s’appelait Roto-Nation, tout à côté de la place. Merci encore pour avoir retenu la « mammalogie » dans ton portrait, une vraie passion… Comme ça les gens sauront ce que c’est.

  3. jmc dit :

    Bel hommage à Libé, aux sans-grades et finalement au temps qui passe.

  4. gilles viali dit :

    Que de souvenirs Alain ! bonne retraite.

    • Alain Brillon dit :

      Tiens, ce cher Gilles Viali… Et oui, beaucoup, beaucoup de souvenirs… Philippe s’est planté dans les années de Joffrin… Les avant-dernières c’était 2006/2011… Mais comme disait Gilles Millet: « La presse ment, je sais, j’y travaille ! »…

  5. Sylvaine VILLENEUVE dit :

    Cher Alain,
    Tout ce travail dont j’ai pris la mesure au fil du temps et qui compensait ma légèreté. Tellement nécessaire pour la production de connaissances et d’informations solides. Tellement indispensable au journalisme tel que nous l’avons tant aimé.
    Sylvaine

  6. C’est vraiment le moment de se faire une petite dernière entre « anciens »… Tu laisses tes coordonnées Alain pour que l’on puisse rester en contact?

  7. benoit granger dit :

    Tiens Ruth Elkrief ! moi au moins, je me la rappelle puisque j’étais son chef

  8. sylvie dit :

    Oh Alain, Libé se vide vraiment là. Merci pour ton regard si juste, ces dessins que je garde précieusement et qui me font toujours sourire. Profite de ta nouvelle vie. Des bises.

  9. Nicole Gauthier dit :

    Cher Alain,
    Je me souviens de tout: des fiches bristol (et de leurs petites icônes), des dessins de l’archiviste barbu, de cette mémoire phénoménale capable de répondre dans la minute à nos requêtes les plus confuses.
    Merci Alain, et bon vent pour la suite.
    NG

  10. Guy Benhamou dit :

    Cher Alain,
    ta fréquentation ne me laisse que d’heureux souvenirs, faits d’étonnements émerveillés lorsque tu dénichais pour là énième fois l’entrefilet dont on croit vaguement se souvenir mais dont on ne connait plus la date à quelque années près, ni d’ailleurs le sujet….
    A combien d’interrogations étranges tu as du répondre ? Peut-être devrais-tu maintenant prendre la plume pour nous raconter tes histoires.
    Que la suite t’apporte du bon, du beau, du Bonnet, mais ça, tu l’as déjà !
    Amitiés,
    Guy

  11. ferté dit :

    comme une rotative de presse … la roue tourne . Souvenirs de Montigny-lengrain au 6 rue de l’abbé Saincir ____ 02290 _

  12. Ferté xavier dit :

    j’ai encore une compilation de l’Libération que tu m’avait offert et je t’invite à voir ma collection de l’Illustration de 1910 à 1939….

  13. Aaron Levin dit :

    Salut Alain et bonne retraite de l’institution de la rue Béranger… je me souviens aussi des petites visites en descendant la vis pour aller à l’Agence Vu. Et les dessins bien sûr.

  14. ABDI dit :

    Cher Alain, Pour ton affection et toutes les fiches Bristol que tu as consacré aux musiques orientales, voilà une prestation bien occitane d’un trio que j’ai eu à croisé dans ton pays entre Toulouse, Castres et Albi. Le Tarn, le plus pays de France. https://www.youtube.com/watch?v=yHHDOG7rQ7E

  15. Jacqueline Lipson dit :

    Bon vent Alain,
    C’est toi qui m’a appris que « c’était dans Libé il y a quinze jours » veut dire « C’était dans Libé il y a un mois ». Ton accueil toujours cool reste un superbe souvenir.
    Gardons le contact. Je te souhaite un très bel « après Libé »
    Jacqueline

  16. Rennesson dit :

    Bonjour Mr Brillon,
    Je viens de retrouver un poème écrit par Alain Brillon en 1968 à ma mère Claire Desbordes. Elle était amie d’école (collège Saint Joseph au pré Saint Gervais puis lycée Pierre Fourrier) avec Claire Brillon (sœur d’Alain).
    Est-ce bien vous?
    Si c’est le cas, je peux vous envoyer le poème en question intitulé « Le renard, les mouches et le hérisson ».

    Cordialement,
    Joachim Rennesson

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