L’Aïd entre bled et banlieue

Illustration: Les Soirées de ParisSamedi tranquille cet après-midi à Pantin, mais les après-midi sont toujours calmes à Pantin et s’il arrive qu’une voiture y brûle, ce n’est qu’au plus profond de la nuit. Mais ce soir c’est un peu différent. C’est la fête dans les « pas-beaux » quartiers de Paris ; on rit dans le neuf-trois ou  le neuf-chose ; on reste en famille dans les cités où les taxis ne vont pas et où les bus se comptent en heure d’attente comme unité de base avec un bonus quand même si vous chaussez de bonnes baskets.

On a fêté ce dernier week-end l’une des deux grandes fêtes du monde musulman, l’Aïd el Kabîr (l’autre marquant la fin du Ramadan) .

«  Au Maroc, tous les magasins ont été pris d’assaut depuis plus d’une semaine. Normalement à trois jours de l’Aïd, les boutiques n’ont plus que des étals vides à offrir aux chalands. Mais pas question de les réassortir !»   Celle qui parle s’appelle Zahra, elle est née on ne sait trop quand, dans un village qui s’appelle Mohamedhia, non loin  de Casablanca. Gamine elle gardait des chèvres dans la montagne, jusqu’à ce qu’elle se voit mariée sans connaître celui avec qui on la mariait. Maintenant elle est française et mène, vaille que vaille, seule sa barque.

« L’Aïd commence après la prière du matin, par le sacrifice du mouton, entre neuf et dix heures, » raconte Zahra. A sa manière d’insister je devine qu’il ne doit pas être évident d’abattre des centaines de moutons en si peu de temps. Du moins selon nos lois, normalement en France, les moutons sont tués en abattoir, ne serait-ce que pour une raison évidente, le HLM se prête mal à ce genre de pratique. « Si tu reçois les familles de deux hommes mariés parmi tes invités, y compris avec toi tu dois tuer trois moutons. Mais si vous êtes nombreux, il vaut mieux alors tuer un veau ou une génisse. » Sûr qu’une génisse dans un ascenseur d’une cité, ça se remarquerait ! Tiens, à Pantin un veau a été acheté par quatorze personnes pour quinze euros chacune !

Autre pays, autres souvenirs. Je me rappelle j’étais au Caire, un jour de l’Aïd. C’était après les tours, mais avant la peur. Dans les rues populeuses on y croisait des hommes en djellaba  blanches maculées de sang, c’était impressionnant! Impressionnante aussi cette ville sans fin dessinée dans le ciel par les dizaines de minarets. Je ne sais pas si j’y retournerais un jour.

Illustration tirée d'un dictionnaire Larousse de 1931. Photo: LSDP

Illustration tirée d’un dictionnaire Larousse de 1931. Photo: LSDP

Bruno tu t’égares, écoute Zahra : « Le mouton, la tête dans la direction de la Mecque, doit être égorgé par un religieux. » Zahra me raconte comment au pays on enlève la peau du mouton. «  On le suspend par les pattes arrières, on pratique sur  l’une des jambes, une boutonnière par où le boucher va insuffler de l’air avec la bouche… où avec une pompe à vélo ». Et le mouton va être gonflé comme une baudruche ! On pourra ainsi décoller la peau sans déchirer les chairs. Au bled, le reste de la viande sera séchée, la peau deviendra peut-être babouche ou sac, la laine sera filée. Tout est bon dans le mouton

J’imagine la foule des femmes du pays cuisinant le couscous, les légumes, préparant les desserts, puis bientôt, elles se feront belles et parfumées, avec une note de clous de girofle glissés dans les replis de la robe. De leur côté les hommes surveillent la braise pour les grillades ou le méchoui. La tête du mouton est soit bouillie, soit cuite à l’étouffée au dessus d’un petit four à pains en forme de cône.  Dans le neuf-chose c’est à la fois plus simple et plus compliqué.  Je regarde quelques photos. Les hommes ont trouvé place entre  le canapé et les chaises, les femmes entassées dans une chambre autour du lit, à la fois table et fauteuil.

Zahra me raconte une coutume qui n’a pas cours ici… Quoique à y réfléchir ? « Au pays, un groupe de jeunes entoure l’un d’entre eux qui s’est complètement habillé des peaux des moutons  et couronné des cornes du mouton. Ils s’en vont de maison en maison réclamer quelques sous. » Vous aussi cela vous évoque quelque chose, non ?

Le premier repas commence, nous sommes samedi, ce ne sera pas le dernier du week end. Curieusement, le plat servi est très proche de la fricaude de nos campagnes quand on  y tuait le cochon.

On y grille pêle-mêle, les abats du mouton, foie rate rognons etc. On enveloppe le tout dans des morceaux de crépine. Cela fera de délicieuses crépinettes qui finiront de cuire sur les braises, le tout servi avec de la semoule et des fèves.  Attention derrière vous, n’allez pas vous ébouillanter, c’est la tête qui mijote dans la cocotte. Eh oui, ce sont ici les pattes du mouton que l’on grille, sabots compris. On ne jette rien au bled.

On parle, on chante, on rit, les hommes loin des femmes.

Il est bientôt 17 heures. Chaque invité se charge de l’épaule droite du mouton pour l’offrir à l’hôte. Combien de temps faut-il pour cuire un mouton ? Les familles se retrouvent. Personne ne doit être seul cette nuit. Il est du devoir du musulman d’inviter le parent ou le voisin solitaire à la fête. Le miel, les fèves les légumes, l’huile d’olive, les épices, les clous de girofle eux aussi s’invitent au mariage secret de leurs essences. Les enfants jouent avec leurs cadeaux. C’est aussi la fête des mômes.

Le week end suffira-t-il pour finir les moutons ou le veau ? Disons que cette année, le veau n’arrivera qu’après la fête. Lundi, les morceaux s’en iront directement dans le congélateur. Peut-être les cuisinera-t-on pour le prochain Aïd.

«  J’ai l’impression d’avoir mangé tout le temps, ce week end » me dit une jeune beur. Comme au pays, demain, après demain aussi sans doute, on partagera les restes.

Illustration tirée d'un dictionnaire Larousse, édition 1931. Photo et arrangement: Les Soirées de Paris

Illustration tirée d’un dictionnaire Larousse, édition 1931. Photo et arrangement: Les Soirées de Paris

 

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