Frank Gehry, architecte, urbaniste et bâtisseur

Exposition Frank Gehry. Photo: Valérie Maillard« Tu vois cet endroit ? », le bras de Frank Gehry décrit un arc de cercle au-dessus de l’atrium du hall de la DZ Bank de Berlin. « Pour moi, c’est comme un des mes enfants et je l’aime. Je vais le voir aujourd’hui qu’il est fini, et peut-être encore trois ou quatre fois dans ma vie. Et c’est tout. » A cet instant la question est sur les lèvres du public, debout ou assis, massé devant l’écran de télévision qui diffuse ce documentaire sur Frank Gehry signé de Sydney Pollack (1). La question, c’est Pollack qui la pose à son interlocuteur et ami : « Y a-t-il un effet post-partum lorsqu’on achève un projet d’architecture ? » Gehry, que l’on dit timide et réservé (capable, néanmoins, de répondre à des questions embarrassantes de journalistes par un doigt d’honneur), a déjà tout dit.

Après une présentation (en 1991) des réalisations européennes de l’architecte américano-canadien né à Toronto en 1929, le Centre Georges Pompidou de Paris réitère avec une rétrospective. Elle couvre les années 1960 à aujourd’hui et offre une lecture temporelle et thématique de l’évolution du langage plastique et architectural de Frank Gehry à travers une soixantaine de réalisations majeures. La présentation des projets (déjà terminés, non retenus ou en construction) se décline sur un mode rituel : des esquisses, une maquette, des vidéos.

Frank Gehry c’est bien sûr le musée Guggenheim de Bilbao (1997), le Vitra Design museum de Weil am Rhein (1989), la Beekman Tower de New York (2011) ou, tout récemment, la fondation Louis Vuitton de Paris (2014). La partie la plus méconnue de sa production, celle qui commence en 1959 lorsqu’il travaillait à la restructuration de quartiers pavillonnaires et populaires américains, est aussi la plus intéressante, car on y voit le travail de l’urbaniste qu’est Gehry.

Esquisse pour la fondation d'art Luma (Arles). Photo: Valérie Maillard

Esquisse pour la fondation d’art Luma (Arles). Photo: Valérie Maillard

Il a été formé à cette discipline à Harvard et l’a exercée pendant une vingtaine d’années avant de devenir le bâtisseur que l’on sait, celui qui a assimilé l’architecture à de la sculpture. Approcher Gehry par la dimension urbaniste permet d’appréhender son œuvre dans sa globalité. Dans cette première partie de sa carrière, il fréquentait des personnalités de la scène artistique californienne comme Jasper Johns ou Robert Raushenberg.

Ces derniers l’ont influencé dans l’utilisation de matériaux pauvres : industriels, bruts et de récupération (tôle, carton, bois, grillage, etc.), dont il fera sa marque architecturale. L’extension de sa maison de Santa Monica, qui lui valut une reconnaissance mondiale, en a constitué l’aboutissement. « Les architectes de ma génération m’ont toujours regardé de travers, explique Gehry, les artistes, ceux que j’admirais et qui m’impressionnaient le plus, m’ont accueilli comme l’un des leurs. »

Pour Gehry, une maison s’aborde tout d’abord comme la construction d’une petite ville avec autant de blocs séparés qu’il y a de pièces à vivre. Puis, il se met à réfléchir à l’espace interstitiel entre les éléments, décrétant que ce ne sont pas les volumes qui comptent mais le trait qui se dessine entre les deux ; ce que l’on sent bien dans ses esquisses où le trait de force, la dynamique, est dans la ligne qui définit une limite, un point de jonction, un espace minimal mais bien réel entre deux formes.

Au début des années 1990, Frank Gehry cherche à trouver un principe d’unité organique et de continuité entre l’objet architectural et son milieu. Il va avoir recours pour la première fois à un logiciel informatique qui va lui permettre de modéliser les maquettes qu’il crée à partir de papiers froissés. Ce dont se sont si bien moqué les créateurs des Simpsons. On a tous vu dans ce dessin animé l’architecte Frank Gehry froisser une feuille de papier et la jeter à terre : telle qu’elle est tombée sera bâtie sa prochaine œuvre architecturale. Ce matériau plié, tordu, malmené jusqu’à la rupture a fait la réputation de Gehry. Dans la réalité il a été traduit en métal, en bois, en titane, pour créer des architectures ondulantes, mouvantes et changeantes. Mais de rupture dans la réalité il n’y en a pas ; les réalisations de l’architecte se construisent dans la durée (certains projets demandent de nombreuses années de conception), ils durent et vieillissent bien.

Présentation du documentaire sur Frank Gehry. Musée Guggenheim de Bilbao. Photo: Valérie Maillard

On peut douter de l’objectivité du documentaire de Sydney Pollack présenté dans cette rétrospective. Il s’agit avant tout d’une hagiographie : Pollack et Gehry étaient amis depuis de nombreuses années au moment où il fut tourné et Gehry n’a voulu confier à personne d’autre sa réalisation. Il ne donne pas beaucoup la parole aux détracteurs de l’architecte. Mais la plupart des visiteurs de l’exposition le suivent de bout en bout et l’on y apprend avec intérêt le processus créatif de l’architecte. L’exposition en elle-même est à la fois didactique et plaisante ; les esquisses valent que l’on s’y arrête pour en apprécier la complexité du trait et les maquettes (les plus anciennes) sont un régal pour ceux qui aimeraient jouer encore à la maison de poupées. Il est temps d’y aller, c’est jusqu’au 26 janvier.

Rétrospective Frank Gehry, Centre Georges Pompidou, Paris.

(1) Sydney Pollack a réalisé a 72 ans son premier documentaire « Esquisses de Frank Gehry », présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2006. Ce long métrage est le résultat de cinq années de travail avec l’architecte.

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19 réponses à Frank Gehry, architecte, urbaniste et bâtisseur

  1. person philippe dit :

    J’ai un mal fou avec  » l’art-chitecture »…
    Art appliqué, l’architecture est-elle vraiment un art ?
    Prenons le bâtiment de Gehry le plus connu à Paris, celui qui fait désormais office de Cinémathèque française (histoire de faire aussi coucou à Sydney Pollack, réalisateur « populaire » un peu sous-estimé)… Bon, quand je le vois en photo, je peux apprécier sans m’esbaudir. Quand je le vois en « vrai » : je trouve ça plus riquiqui que sur la photo, passablement lourd, presque pompier comme du Haussmann tardif.
    Et quand je suis à l’intérieur, c’est encore pire : pas du tout fonctionnel, pas du tout pensé pour un possible changement d’usage comme ici où le Centre américain du départ est devenu cinémathèque.
    J’ai le même problème avec le Musée des arts premiers de Nouvel. Quand on est dedans, on a l’impression d’être dans un hangar saucissonné arbitrairement…
    L’architecture, ne serait-ce pas l’art de dessiner de belles coques de bateaux vides ?

    • Valérie Maillard dit :

      Pour répondre à votre question sur l’art et l’architecture, selon une classification la plus récente en la matière (XXe) l’architecture (associée parfois à la sculpture, ce qui intéresse en outre notre sujet) est le premier des arts. La même classification qui établit que le cinéma en est le 7e. Classification toujours fort débattue mais dont je ne débattrai pas ici. Je suis d’accord avec vous sur le fait que certains bâtiments ne méritent pas la qualification d’œuvre d’art. Dans le langage usuel il est assez peu courant de qualifier systématiquement un projet architectural « d’œuvre » même si rien ne l’interdit, au contraire. Nous sommes là sur un terrain vaste, bien qu’intéressant, que je vous salue d’avoir soulevé.

      • Anne Archen Bernardin dit :

        Œuvre? N’est ce pas simplement le résultats de l’ouvrier? !!Donc d’un travail fait avec tous les outils et la connaissance des Maîtres Compagnons, avec leur simple cordes à 7 nœuds, leur fil à plomb, qui devient compas et hop, c’est toute la géométrie des Pythagore, Thalès, Euclide et j’en passe qui revient!! Sait-on encore faire aussi bien avec si peu de matériel… Allez donc à la source et à l’essentiel…

        Anne

    • Bruno Sillard dit :

      On va pas se faire le coup de qu’est-ce que l’art, d’abord parce que je n’ai pas quatre heures devant moi. Et qu’en plus faut que j’aille pisser, et que j’ai souvenir que l’on ne peut plus sortir une fois dans la salle. L’architecture est plus que jamais de l’art, tout simplement parce qu’elle fascine, fait rêver. C’st de l’art en trois dimensions, il y a des œuvres incontournables, qui scotchent sitôt qu’on les voit. A Bilbao les expositions du Guggenheim de Frank Gehry ne sont que les cerises sur le gâteau, C’est vrai que la puissance du calcul numérique a changé la donne architecturale, et a rendu possible les rêves les plus improbables. Guggenheim par exemple. Certaines tours de New York. La Pyramide du Louvre en est un autre. Rotterdam se regarde comme un musée. Cela dit il peut y avoir des échecs, Picasso n’a pas fait que des chefs-d’œuvre. Et je suis bien d’accord pour la cinémathèque. L’art c’est de l’émotion, non ?
      Bon je vais pisser,

    • Anne Archen Bernardin dit :

      A toi d’y mettre ton esprit ou ta sensibilité brute à la Beauté.. Mais à chacun sa Beauté et le grain de peau qui frissonne ou non à la vue d’un Cristal.

      Commentaire de Géologue et de Biologiste primaires.

      Annnnnnnnnnn

  2. J’aime bien cette histoire de papier froissé reprise par les Simpsons. Nouvel a dû s’en inspirer pour cette Philharmonie disons déconcertante et que l’on aurait aimée éblouissante. PHB

  3. person philippe dit :

    Je suis surpris que notre ami Bruno s’emporte, ou alors il est vraiment l’esclave de sa vessie…
    Ce que je voulais signifier, c’est que l’architecture est un ART APPLIQUÉ. Ce n’est pas que l’art de construire des bâtiments pour qu’on les contemple. Le bâtiment doit avoir un usage autre que « d’user » les yeux. Bien sûr, on peut se servir d’un Picasso comme table à repasser. Mais c’est un détournement d’usage.
    Pour qu’un travail architectural soit déclaré réussi, il faudrait donc qu’il réponde à la fois au plaisir des yeux des esthètes à vessie rapide comme Bruno et à la satisfaction du pauvre con qui travaille dans un bureau riquiqui comme ceux de cette grande Arche où le sort du pauvre con qui travaille n’avait visiblement pas la priorité…
    Le summum est atteint avec ces stades magnifiques où personne n’a pris en compte que l’important était la pelouse…
    Allez, terminons par une polémique : moi, j’admirerai un architecte qui construirait des petites maisons sympas pour les habitants des bidonvilles chassés de leurs terres par les magnifiques réalisations qui font rêver nos esthètes…

    • Bruno Sillard dit :

      Je comprend ton propos et même je le partage surtout pour sa conclusion, même si tu ne parles pas de l’emplacement des toilettes dans les lieux publics.

      • Anne Archen Bernardin dit :

        Et de trois!! Je reprendrai ma réponse de pop upeuse plus tard!!

        • Anne Archen Bernardin dit :

          de 3 quoi? Comme les 2 commentaires précédents sont passés à la trappe!!! en silence!! je me retire dans ma cellule avec de Boeck( chercher ce que c’est: indice 1220 pages de littérature particulière!!!).. Bio, bio; je n’en avais guère… Et pourtant!!

          Annnnnnnnnnnnn

      • Anne Archen Bernardin dit :

        petits coins très utiles….. Y installer l’essentiel: … et de la lecture!! J’ai commencé avec le Polonowski, que je cherche toujours… Jaune, indigeste quoique plein d’enzymes digestives et de nutriments!!! en 1979-80. A côté de Pélagie la charrette d’Antonine Maillet que j’adore!! J’ai été la seule du trio de la résidence Diane qui est allée avec fougue au bout de ce récit ébouriffant. J’ai voyagé avec la Sagouine, Beausoleil et les autres… Je suis donc tombée en amour avec tous ces êtres de plumes et leur auteure géniale……… C’est normale car je devais partir là-bas. Le professeur Fortin m’acceptait!! Et puis il y a eu une rencontre et pas en forêt de Haye, où les loups ont dévoré le visage de ce fou de duc de Bourgogne qui voulait bouffer notre Lorraine!!! Bien fait!! Mon Loup à moi était d’une autre nature.. Et aujourd’hui, pour finir, je vous salue!!
        On a failli ne pas s’écrire… Dommage, non!!

        Annnnnnnnnnnn

    • Anne Archen Bernardin dit :

      Facile, la plaisanterie urinaire…
      Tu riras peut-être moins, un jour….Pb des XY…..
      Moi, j’ai peut-être été trop concernée par cet appareil urinaire qui empêche à tes petites cellules, les grises uniquement peut-être chez toi, je suis méchante… Elles sont utiles aussi…Donc ces organes dont la vessie permettent à ton esprit ironique de ne pas s’empoisonner gentillement, en faisant …pipi… Va voir sur wiki… Et reviens m’en dire ce que tu en penses.
      J’ai faim.

      Salut.

      Anne

    • Anne Archen Bernardin dit :

      Tout à fait d’accord. Il suffit de regarder l’habitat traditionnel de nos campagnes. Un lieu de partages parfois trop lourds mais foyer humain, qui réunissait les différentes générations, les p’tits, les jeunes, les grands-parents non relégués dans ces espèces de … D’endroits donc où parfois et trop souvent aujourd’hui, ils sont seuls abandonnés, sans visite spontanée, famille de sang et famille de coeur, non reconnue par l’université de médecine… Passons…
      Les chats, les chiens et les moments partagés en silence , soupe et pain. Une chaleur de feu de bois, une chaleur humaine de gens qui ont travaillé ensemble… Et vers quoi tendre aujourd’hui en étant taxé de boboïsme méprisé!!
      Regarde toujours derrière toi si tu veux avancer en Homme serein.

      A table!

      Anne

  4. Alain S dit :

    Merci mes amis inconnus, dont la flamme espito-blogueuse a été ranimée par ces considérations pratiques ! Vous savoir, vous aussi, esclave de ces contingences physiques est très rassurant pour un lecteur assidu des « Soirées de Paris » . Et puis le grand Guillaume aurait sans doute apprécié cet échange de haute tenue, dont je n’ai pas saisi certaines subtilités qui restent du domaine de l’intime, mais qu’importe.
    Du grand art.
    Sur ce, je cours au centre Pompidou et « prendrai les précautions » avant.

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