A la vôtre

Riesling 1998. Photo: Les Soirées de ParisAu bout de dix sept ans, oublié en cave, ce Riesling avait pris une belle couleur composée de reflets d’or et de rouille. Entre la langue et la palais, il restituait, avec richesse, magnifié par la maturation, l’année 1998. Il l’avait acquis pour 7 euros dans une brocante et, tandis qu’il le dégustait à petites gorgées gourmandes, il se remémora une histoire équivalente mais bien plus fameuse.

 

Invité dans une demeure ancienne de l’Yonne, son hôtesse lui avait d’abord fait visiter le parc. Au fond de cette propriété, elle lui fit visiter le môle. Ce dôme feuillu était un frigidaire à l’ancienne, de haute époque, où l’on entassait l’hiver la neige afin qu’il serve des semaines durant, de frigidaire naturel aux produits périssables.

Après un honnête repas, il évoqua le désir de se rincer le gosier en spéculant sur la valeur de la cave. Ancien préfet, le mari de son hôtesse avait en effet, outre le goût de la collection, celui de pouvoir proposer des bouteilles de garde à ses invités.

Ayant été convié à fouiller dans un placard à liqueurs et alcools, il en sonda le fond d’une main aveugle et finit par en sortir un flacon qui tenait davantage de la cornue que de la bouteille. A partir de cet instant, quand il raconte cette histoire, il tient à prévenir ses visiteurs que l’exactitude des détails n’est plus garantie.

Les deux seuls éléments dont il se souvenait avec certitude était d’une part une étiquette attachée au col par une ficelle et d’autre part, sur cette étiquette, la mention d’une date écrite par une plume trempée dans de l’encre violette : 1867. Sachant que l’action se déroulait vers 1985, il avait donc à portée de main un liquide qui avait connu trois guerres majeures. Ce liquide était, sous réserve d’une vérification impossible, une fine champagne.

Sans plus de façon et faute de trouver un verre adéquat, il s’en servit un plein verre à moutarde et, dès la première déglutition, il exhala un soupir dont la buée biblique s’en alla ajourer le beau miroir 16e tout proche. Ce breuvage était capable de remettre n’importe quel métabolisme d’aplomb. Cette fine était saisissante dans toutes les possibilités du terme. La chaleur lui avait gagné les oreilles et sa cervelle faisait suspension dans une atmosphère finalement très rare à obtenir, de hammam charentais.

La deuxième étape de cette affaire bien réelle est un peu confuse puisqu’il se resservit un plein verre de nectar qu’il dégorgea au milieu d’un décor devenu changeant où se mêlaient mobilier de style et des choses nettement plus hétéroclites comme une petite météorite toute noire qui ne cessait de le fasciner car il partageait avec elle, sinon le point de départ, au moins le même point d’arrivée.

Il se coucha (ou on le coucha) plus tard dans le lit dit du « cardinal » puisqu’un évêque ami de la maison avait coutume d’y faire étape. Il s’y réveilla au terme d’une sorte de coma artificiel, purgé de tout un tas de choses nocives qui réclament d’ordinaire plusieurs années de psychanalyse avant d’être évacuées.

La fine champagne en reflets. Photo: Les Soirées de Paris

La fine champagne en reflets. Photo: Les Soirées de Paris

Quelques semaines ou quelques mois plus tard, il revint dans cette maison et fit très vite savoir à la maîtresse des lieux qu’une deuxième expérience ne serait pas de refus. Elle lui donna son accord pour une tournée supplémentaire avec un sourire d’une bienveillance très encourageante, et il s’en fut récupérer la bouteille d’une main d’autant plus sûre qu’elle n’était plus cachée mais placée en tête de tout un bataillon de flacons divers.

Quelle fête cela allait être derechef se disait il en versant l’inestimable fine dans un verre cette fois approprié. Mais la déception fut terrible par un effet inversement proportionnel à l’attente. Ce n’était tout simplement plus la même chose mais une bibine frelatée additionnée de vagues traces d’apparat. Avec un dépit des plus pathétiques, il s’en ouvrit à son hôtesse qui lui fit au réflexe et en l’accompagnant d’un claquement de doigt : « J’y suis, c’est le jardinier qui s’est servi en douce et qui a refait le complément avec de l’eau ».

Quand il raconte la fin de cette histoire son visage redevient comme on dit, « frappé de stupeur ». Et c’est pourquoi tout le monde le croit, parfois en riant, parfois avec une compassion non feinte. Maudite soit l’âme du jardinier dans les tréfonds de l’enfer.

PHB

Autre histoire de vieux flacons. (Par Alexandre Garabedian)

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3 réponses à A la vôtre

  1. Bruno Sillard dit :

    Je ne sais plus si je vous ai conté cette histoire. Cela ne sera pas long. Un restaurateur avait une cave particulière. Chaque année il murait quelques dizaines de bouteilles de vins divers mais toutes de garde. Une tradition familiale qui remontait au siècle. L’entreprise est risquée, puisque il convient de surveiller le bouchon tous les trente ou quarante ans. Bref, pour leur centenaire le maître des lieux entrepris de réveiller les premières bouteilles. La cérémonie eut lieu en petit comité, Monsieur le Préfet avait été invité. Plusieurs dizaines de bouteilles avaient été débouchées, et respiraient un air nouveau. La dégustation commença. Le préfet croit bien faire, il goûte de bon cœur, déguste sans réserve , ne prend garde à ce vin qui l’était, surtout il porte un regard hautain vers ses voisins recrachant le breuvage. La suite on le devine, on eut toutes les peines du monde à remonter le préfet et à l’installer dans sa voiture.

  2. de FOS dit :

    Belles histoires de flacons et d’ivresses à déguster sans modération…

  3. Anne Archen Bernardin dit :

    Autre histoire de vieux vin …
    En Lorraine, l’ordre est donné de partir juste avec quelques kilogrammes de bagages par personne. Laissez le reste et partez!!! Ma mère et toute sa famille quittent la maison familiale, et le garage où vient d’arriver une Traction toute neuve commandée par mon grand-père!!!
    Dans la cave, cependant mon grand-père Hubert avait emmuré des papiers, et quelques bouteilles que les envahisseurs ne boiront pas!!!
    Quelques mois plus tard, les Lorrains de Vigy qui ont eu plus de chance que leurs voisins de Charly qui périrent dans le massacre d’Oradour sur Glane…Donc, de retour à la maison vide, naturellement, mon grand-père et mes oncles ont abattu le mur de cet étrange coffre-fort et ont ressorti les bouteilles et les papiers dont quelques emprunts russes!! Et je me souviens que bien des années plus tard à je ne sais quel anniversaire et fête de Saint Hubert, mon grand-père a ouvert les 2 dernières bouteilles de cet épisode historique… Moment de recueillement, presque religieux , souvenirs d’une autre époque… dans les verres en cristal, un vin qui avait un bouquet insaisissable des années 1935… Était-il bon? Je ne sais pas mais le souvenir du visage de mes parents est à jamais gravé dans ma mémoire… Un vin d’avant la guerre, la défaite et le départ vers on ne savait où…

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