Marmottan dans le grand bain

Eugène Lomont. "Jeune femme au bain". RMN Grand PalaisC’est bien souvent que l’affiche d’une exposition soit trompeuse en magnifiant une œuvre par effet d’agrandissement. Avec « La toilette, naissance de l’intime », c’est le contraire qui se produit. Particulièrement bien éclairée, cette œuvre d’un peintre méconnu, Eugène Lomont, est bien plus belle en vrai. Les visiteurs se statufient devant, en arc de cercle, quasiment bouche-bée.

Avec cette exposition le musée Marmottan se révèle deux fois, d’abord en choisissant un thème central original, la toilette et plus globalement l’univers de la salle de bains, et d’autre part en choisissant de mettre en proue un peintre qui n’a « même pas sa fiche Wikipédia » comme le fait remarquer un blogueur sur son site. Sobrement intitulée « Jeune femme au bain », cette toile exprime un raffinement et une élégance sans manières qui font mouche. C’est un joli coup du musée Marmottan et ce Eugène Lomont (1864/1938), également exclu de la pourtant épaisse encyclopédie de l’art Garzanti, fait par ricochet reparler de lui.

Le deuxième coup fatal que nous assène cette exposition disons-le enfin très réussie, c’est « La femme à la puce de Georges de la Tour », toile prêtée par le musée de Nancy. A lui seul il vaut amplement le déplacement. Louis XIII avait eu le nez creux et surtout le regard sûr en remarquant ce peintre immense dont la production se limite à quarante œuvres environ.

Georges de la Tour. "La femme à la puce". Nacy, Musée Lorrain.

Georges de la Tour. « La femme à la puce ». Nancy, Musée Lorrain. RMN Grand Palais/Philippe Bernard

Rien n’est à écarter dans cette pure merveille censée mettre en scène une pauvresse cherchant des parasites sur sa peau. Peu importe l’idée du reste car ce qui fait la beauté exceptionnelle d’une peinture de la Tour, c’est son génie de la lumière et sa science prodigieuse de la couleur. La répartition des ombres que provoque la flamme de la bougie caractérise la marque de fabrique de ce peintre virtuose qui surclasse plusieurs générations de ses pairs. De même que l’on peut s’attarder sur le rouge du dossier de la chaise (moins évident sur la photo) dont la réussite est proprement intemporelle.

Ce de la Tour compte parmi les grandes surprises d’une scénographie foisonnante dont la distribution est chronologique de la Renaissance à nos jours. Pas à pas on se promène dans des époques où l’accès à la salle de bains n’était pas verrouillé. C’est très intéressant de regarder cela par rapport à ce qui ce pratique aujourd’hui encore qu’il arrive, notamment dans certains hôtels de luxe, que la baignoire soit bien en vue de l’entrée. Il est possible que le dernier bastion de la pudeur finisse par s’ouvrir à nouveau mais il est encore trop tôt pour l’affirmer.

Foisonnante cette exposition l’est assurément tant il a été mobilisé de signatures pour traiter de cinq siècles d’ablutions avec des effets de volupté et des intentions de sensualité à peine travesties par l’alibi de l’hygiène.

Au 19e siècle, des gens comme Degas, Manet, change la donne et l’idée est bien de traiter la femme nue à sa toilette et plus tard Bonnard qui ne se lassera jamais de peindre et repeindre (photographier aussi) sa femme Marthe dans le plus simple appareil. C’est ainsi que Dieu a voulu la femme à ce stade de l’évolution qui est le nôtre depuis quelques millénaires, une vision irrésistible dans nudité, un thème inusable dont on ne voit toujours pas la fin malgré la prolifération des images dont nous gavent films et photographies.

Fernand Léger. "Les femmes à la toilette". 1920. Suisse. Collection Nahmad

Fernand Léger. « Les femmes à la toilette ». 1920. Suisse. Collection Nahmad

La période moderne, au début du vingtième siècle, constitue en ce sens une rupture bienvenue, comme un entracte, et les œuvres de Picasso ou de Fernand Léger qui nous sont données à voir ici, géométrisent les courbes et font valdinguer la sensualité dans une méta-vision du corps de la femme, intellectuelle autant qu’osée. S’ils en discutent entre eux dans un ailleurs qui nous échappe, les maîtres disparus de la Renaissance et du cubisme doivent bien s’amuser.

Des signatures contemporaines comme Bettina Rheims, Erwin Blumenfeld ou Erro concluent le parcours sans être toutefois concluants. L’histoire n’a pas encore bien fait le tri. Mais elle avait bien oublié Eugène Lomont qui réapparaît génialement avec l’ambiance de cette salle de bains que ne renierait pas un Hopper. Cette exposition à la thématique inédite fera référence.

PHB

Jusqu’au 5 juillet

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7 réponses à Marmottan dans le grand bain

  1. VAM dit :

    Merci pour cette immersion matinale rafraîchissante et bienvenue. Cela donne envie d’aller tout droit à Marmottan.

  2. EVI dit :

    merci pour vos lettres

  3. Guillaume dit :

    Article qui donne envie, comme d’habitude ! et ce rouge de la chaise… que n’aurait pas renié Francis Bacon.

  4. person philippe dit :

    Et ne pas oublier d’aller (pour la millième fois, j’espère !) voir les Nymphéas !!!

  5. Marie J dit :

    Question peut-être saugrenue : est-ce une impression de lecture ou il ne s’agit que de la toilette des femmes ?

  6. Sauf erreur il n’y a que des femmes, si l’on excepte bien sûr Patrick de Carolis, le patron du musée. PHB

  7. legendre nathalie dit :

    l’Avantage de « la capitale », pouvoir admirer d’aussi belles choses ….à nous les provinciales,
    Philippe tu nous donnes envie de sauter dans un train pour une escapade Parisienne !
    une belle journée commence par une bonne toilette !

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