Echos translucides d’un vieux boléro

Disque vinyle rouge. Photo: LSDPEn 1953, la maison Urania Records enregistrait, sur les deux faces d’un même 45 tours, le Bolero de Maurice Ravel. Ce faisant elle choisissait une innovation qui a certainement dû en mettre plein la vue à ses clients et aux amis de ses clients, car le disque était en vinyle transparent rouge. Tendu à bout de bras il fait comme un facile coucher de soleil.

Ce quarante cinq tours a été gravé aux Etats-Unis (Printed in U.S.A) comme il est indiqué au verso de la pochette. Sa particularité, en 2015, est qu’il se trouve, comme on disait avant, « dans son neuf ».

Son existence mérite d’être évoquée car la boutique où il a été acheté vient de fermer dans le 19e arrondissement après une longue carrière de négoce d’électrophones et de disques à l’ancienne. Plus le temps passait, plus le magasin sonnait creux et ces derniers mois, il n’y avait plus guère sur les étagères, que quelques appareils musicaux à tout faire (cassettes, CD, MP3), additionnés d’une petite section de télévisions à écrans plats. Le fonds de commerce a fini par sombrer sur une époque qui vit tant de saphirs abreuver tant de sillons phonographiques. Tout cela garnit désormais la grande bibliothèque des échos fossiles dont les astrologues découvrent à peine l’étendue des richesses.

C’est comme cela qu’un jour, un passant dont on devine l’identité, entra par curiosité et esprit de spéculation dans le ventre de cette échoppe atteinte par l’oubli, guettée par la décrépitude. L’endroit devait bien avoir, se disait-il, quelques (45) tours dans son sac. A la question de savoir si par hasard elle en aurait encore, la vieille marchande partit dans le fond du magasin avec un « attendez-voir » que l’on pouvait interpréter comme prometteur.

Le Boléro de Maurice Ravel en 45 tours. Photo: LSDP

Le Boléro de Maurice Ravel en 45 tours. Photo: LSDP

Elle revint avec trois quarante cinq tours qui n’avaient pas toujours pas trouvé preneur, ni en anciens francs, ni en nouveaux et encore moins en euros. Il y avait là on l’a dit, le Boléro de Maurice Ravel dont une étiquette au verso de la pochette indique qu’il avait transité par la maison « Dartout »à Limoges, une « Marche nuptiale » de Mendelssohn siglée Pathé Marconi, une enjouée Polka de Strauss (Deutsche Grammophon) suivie d’une marche hongroise et sans oublier sur la deuxième partie de la face 1 la fameuse Radetzky Marsch capable à elle seule de réveiller un régiment mort.

Les quarante cinq tours d’occasion sont très faciles à trouver. Ils se vendent pour pratiquement rien dans les vide greniers et autres brocantes. Mais il est bien plus rare d’en trouver des neufs… aussi vieux.

En écoutant ce Boléro de Maurice Ravel, on peut aussi bien se mettre à la place de ceux qui l’auraient acheté en 1953 pour l’écouter sur une de ces extraordinaires platines Teppaz ou encore s’insérer en imagination dans la peau d’un survivant de ce grand réglage climatique qui exterminera presque tout le monde à partir de la fin de l’année par dépression fulgurante. Emerveillé, ce dernier se saisira de la mince galette, pour revivre la victoire de Louison Bobet dans le Tour de France, l’élection de René Coty ou le couronnement d’Elisabeth II. Insistant boléro dont le tempo n’a pas fini d’hypnotiser nos tympans depuis les années vingt et que l’on ne peut chasser hardiment que par cette non moins entêtante marche de Radetzky.

PHB

45 tours Deutsche Grammophon neuf extrait de sa protection. Photo: LSDP

45 tours Deutsche Grammophon neuf extrait de sa protection. Photo: LSDP

Print Friendly, PDF & Email
Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Anecdotique, Musique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *