2.000 lettres d’Apollinaire

Apollinaire. Correspondance générale. Photo: G.Goutierre« Une correspondance n’est jamais indifférente. A plus forte raison un ensemble de correspondances, {…} constitue un véritable réseau d’informations où chacun, s’adressant à l’autre, parle aussi des autres ». Michel Décaudin, grand spécialiste de Guillaume Apollinaire, préfaçait ainsi, en 1992, la publication des lettres que le poète français avait échangées avec des écrivains italiens comme Ungaretti ou Savinio(*).

Une dizaine d’années plus tard, le même Michel Décaudin, qui a rayonné plus de cinquante ans dans la planète Apollinaire, estimait qu’à une œuvre déjà abondante (quatre volumes de la Pléiade ! ), on pouvait envisager d’ajouter la correspondance, qui fut celle d’un grand épistolier  : « Quelles que soient les circonstances, quel que soit le destinataire, il est un admirable répondeur, adoptant le ton et le langage de son correspondant. Il possède l’art suprême de savoir renvoyer la balle ».

La parution, aux éditions Honoré Champion, de la correspondance totale de l’écrivain établie par Victor Martin Schmets – le travail de toute une vie – vient de combler ce manque. Cinq volumes épais, plus de 2000 pages (prix en conséquence) constituent sans aucun doute un outil de travail irremplaçable pour les chercheurs. Présentée de façon chronologique, et avec un appareil critique important, cette correspondance qui réunit plus de 2000 lettres peut aussi permettre une approche originale de la personnalité d’Apollinaire, autant dans sa quotidienneté que dans ses préoccupations artistiques ou ses tourments amoureux.

La majeure partie de cette correspondance est bien évidemment connue. Les Lettres à Lou, comme les Lettres à Madeleine, missives fiévreuses envoyées par un écrivain vivant alors la terrible condition des tranchées, sont depuis longtemps des pages connues et admirées, d’autant qu’Apollinaire n’oublie jamais qu’il est poète. « La correspondance avec les artistes », établie par Laurence Campa et Peter Read, d’une importance capitale pour l’histoire de l’art, a fait l’objet d’un imposant volume chez Gallimard en 2009. L’intérêt de la présente publication (qui réunit les lettres « de » et non les lettres « à » Apollinaire) est de viser à l’exhaustivité…autant que faire se peut. Un volume entier est ainsi consacré aux lettres non datées et aux envois (Victor Martin Schmets en a répertorié près de 600). Aucune hiérarchie entre les documents. « Apollinaire était indifférent au sort de ses lettres » note l’universitaire Etienne Alain Hubert, insistant sur la diversité et la singularité de cette correspondance, à l’opposé des échanges d’écrivains comme Gide et Martin du Gard où chacun se préoccupe de la postérité.

On peut ainsi suivre Apollinaire au jour le jour, passant d’un billet à peine ébauché à des lettres élaborées et plus littéraires. Un exemple parmi cent autres. En janvier 1918, Apollinaire est à l’hôpital pour y soigner une très sévère affection des bronches. Dans la seule journée du lundi 14, il envoie des courriers au graveur Jean-Emile Laboureur (« Je sors d’une très grave broncho pneumonie qui m’avait mené à deux doigts de la mort »), à la romancière Jeanne Landre (« une congestion pulmonaire avec bronchite et pleurésie m’a privé d’aller chez vous »), au galériste Paul Guillaume (« Je sors à peine des bras de la mort qui avait pris la forme d’une congestion pulmonaire »), à son ami l’écrivain Fernand Fleuret (« J’ai manqué mourir. Heureusement que je suis tombé sur un bon hôpital où on a tout fait pour me sauver et je crois qu’on y a réussi ») et à la femme de lettres Marie-Thérèse Carrier (« Je suis au lit ou je ligote / La bronchite qui tout de go / Me menaçait droit chez le vieux Gotte / Ce Pluton qui sent le fagot / Mais déjà je me ravigote »).

Apollinaire. Correspondance générale. Photo: G.Goutierre

Apollinaire. Correspondance générale. Photo: G.Goutierre

Si cette publication est l’aboutissement de toute une vie de recherches, Victor Martin Schmets (qui fut notamment l’un des principaux artisans de l’importante revue d’études apollinariennes « Que Vlo’ve », de 1973 à 2004) sait qu’on ne peut épuiser un tel sujet. On trouvera certainement encore d’autres courriers, d’autres envois, aujourd’hui dans les mains de collectionneurs, ou dormant entre les pages d’un vieux livre. « Il y a encore du travail pour les chercheurs de demain », déclare-t-il.

Gérard Goutierre

Editions Honoré Champion. 5 volumes. 360 €

(*) Quaderni del Novecento Francese, 14, Bulzoni editore, 1992

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