Les jardins ont-ils une âme?

Illustration: Béatrice SaurelParisiens et visiteurs devraient se précipiter au jardin botanique des Serres d’Auteuil, où les destructions sont déjà en cours pour le dénaturer à jamais.
Bien entendu, les dirigeants de la fédération de tennis, chaudement appuyés depuis six ans par la mairie de Paris, proclament que le projet porté par la FFT de construction d’un stade de tennis de 5 000 places dans le jardin des Serres d’Auteuil ne contribuerait en aucune manière à dénaturer et bétonner l’un des plus beaux jardins parisiens, au contraire : il « l’agrémenterait » d’un joli stade semi-enterré, atteignant « seulement » huit mètres de haut, soit la hauteur des grandes serres anciennes voisines. Un stade s’insérant « magnifiquement » dans le paysage, entouré de serres modernes en fer blanc et en plastique (sic) s’harmonisant avec le fameux « bleu Formigé » des grandes serres en arabesques.
Ce stade de tennis, disent-ils, serait tout simplement un hommage à Jean-Camille Formigé, égal en son temps de Baltard et Eiffel, et créateur de ce chef d’œuvre architectural et paysager dont la totalité du sol est inscrite aux monuments historiques depuis 1998, année de son centenaire.
Bien plus, ce stade « embellirait » le jardin.

Quoi de plus beau, en effet, qu’un stade de sport pour donner un peu de vie à un lieu de calme, de promenade, de lecture, de poésie et de science botanique, avec le piétinement des foules et les cris des supporteurs ? On peut tout aussi bien imaginer un stade de sport à Bagatelle, au parc Monceau ou aux Buttes Chaumont.
Stades et jardins s’embelliraient mutuellement.
Ainsi la fédération de tennis projette-t-elle de modifier la remarquable perspective d’ensemble élaborée par Formigé, dont le palmarium de 16 mètres de hauteur fermant l’horizon constitue le point central d’attraction, en ruinant cette perspective avec un stade de sport rivalisant visuellement avec le palmarium lui-même et les grandes serres.
Le 3 octobre dernier, le Conseil d’Etat, saisi par la FFT, l’a autorisée à reprendre les travaux au jardin botanique interrompus par deux référés successifs (1), si bien qu’en quarante-huit heures à peine, fut abattue une centaine de végétaux, dont des arbres ou des arbustes rares. Ce n’est pas grave, les arbres et les plantes n’ont pas d’âme, d’ailleurs en France, aucune législation ne les protège. Que l’on coupe un arbre ou une centaine pour réaliser des travaux, il suffit de les remplacer un par un par un arbrisseau, le tour est joué.
Telle est la loi dans le pays qui a présidé à la COP21.

le plus beau pistachier térébenthe de France menacé. Photo: LBM

Le plus beau pistachier térébenthe de France menacé. Photo: LBM

Parmi les plus beaux arbres des Serres d’Auteuil, par exemple, on trouve un Ailanthus giraldii âgé d’une centaine d’années haut de 35 mètres. Sachant que les racines d’un arbre atteignent plus de deux fois sa hauteur et que cet arbre est en lisière du chantier de la FFT, il est évident que ses racines seront coupées par les divers engins de fouille et de terrassement. Deux autres arbres exceptionnels sont eux aussi directement menacés, un Pistacia terebenthus, rareté unique dans l’Hexagone, et un Celtis koraiensis, le plus beau de France. En ces temps de soit disant conscience écologique, la mise en danger de ces seuls arbres exceptionnels entre tous aurait dû faire abandonner l’idée de creuser un stade de tennis à cet endroit.
Si les arbres avaient une âme, on parlerait d’un crime écologique.

Tout comme on parlerait d’un massacre botanique à propos de la destruction en cours des neuf serres chaudes d’origine modernisées, véritable « bibliothèque végétale », qui contenait un trésor mondial de quelque dix-mille plantes tropicales et subtropicales.
Si les plantes avaient une âme, la Ville de Paris se serait élevée contre ces atteintes et veillerait jalousement sur ce jardin constituant l’un des quatre sites du Jardin botanique de la Ville de Paris (avec Bagatelle, l’Arboretum et le Parc floral de Vincennes). Londres ne considère-t-elle pas Kew Garden comme un trésor national, tout comme Bruxelles les Serres royales de Laeken ?
Et l’on ne s’étonnerait pas que la pétition Sauvons les Serres d’Auteuil ait recueilli plus de 81 000 signatures de toute la France et de l’étranger, signataires qui n’ont été entendus ni par les ministères concernés, ni par le gouvernement, ni par les tribunaux.

Il est dommage que les divers décideurs ne se soient pas inspirés de l’exemple donné par Jean-Camille Formigé lui-même: comme des photos d’époque l’attestent, après avoir dessiné un parterre central à la française entouré de grandes serres, il prit la décision de rompre l’impeccable symétrie des lieux, aussi somptueuse que celle d’un château, en conservant plusieurs grands et vieux chênes, plantés de façon irrégulière à l’avant de la pelouse.
Au cas où les chênes centenaires auraient une âme…

Photo: LBM

Photo: LBM

Dans son ouvrage « Une brève Histoire du Jardin », le jardinier-paysagiste Gilles Clément, membre du Comité de soutien des Serres d’Auteuil, défend la notion de « jardin planétaire », véritable « peau de la Terre », et nous met en garde : « Chacun de nos gestes, fut-il anodin et spécialisé, n’est pas sans incidence sur l’état général de la planète. Cette conscience nouvelle constitue une véritable révolution de la pensée dans le rapport de l’homme à la nature ».
Peut-être, en effet, arriverons-nous à penser que les jardins, les beaux jardins parisiens notamment, ont une âme. Mais il sera trop tard pour le chef d’œuvre de Formigé, dénaturé à tout jamais par un stade de tennis.

Lise Bloch-Morhange

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11 réponses à Les jardins ont-ils une âme?

  1. philippe person dit :

    J’ai croisé Yannick Noah rue Troyon vendredi dernier. Il était plié en deux, visiblement victime d’une sciatique. On aurait dit Jean Marais en bossu dans le film éponyme…
    Comme quoi le tennis n’abîme pas que les arbres…
    Maigre consolation…

  2. lemonnier dit :

    tout cela est scandaleux quand l’on sait que ce n’est que pour satisfaire qu’une fédération de son tournoi de trois semaines.
    Ah! parlons en de l’écologie! Quel bel échec Mesdames Royal et Hidalgo. Sans parler des soit-disant VERTS
    Je rejoins Gilles Clément et nous laisserons quoi à nos progénitures : du béton enfoui ravageur des racines de la vie
    j’ai signé la / les pétitions et je continuerai à être écologue

  3. Je crois que c’est surtout la pression des JO de 2024 qui hélas accélère le processus!

    • Comme nombre d’arguments avancés par la FFT (Fédération française de tennis) et la Ville de Paris, l’argument consistant à dire qu’il faut absolument construire rapidement un stade de tennis de 5000 places aux Serres d’Auteuil pour être concurrentiels lors des JO 2024 est de la pure démagogie.
      Il existe divers projets alternatifs d’extension de Roland-Garros.
      Mais vous avez raison, la FFT comme la mairie de Paris utilisent mensongèrement cet argument pour justifier leur œuvre de destruction. Cela dit, cet argument mensonger peut se retourner contre eux, car nous faisons savoir aux membres du CIO que la candidature de Paris aux JO 2024 débute par un massacre écologique.

  4. Joelle H dit :

    Si j’habitais la « ville-Poussière », je pense que je passerais quelques jours dans la fourche d’un de ces grands arbres, avant qu’on leur ôte leur âme, au moins pour le principe !
    Une pensée du soir pour le grand pistachier …

    Merci à tous nos bétonneurs qui dirigent le monde !!!
    JH

  5. Odile MOREAU dit :

    J’aimerais beaucoup savoir si la direction du Museum national d’Histoire naturelle de Paris , dont les savants ont tant fait au cours des siècles et font encore pour l’établissement et la conservation d’une « bibliothèque végétale », a soutenu le maintien à Auteuil des serres et du jardin. Il me semble que cet organisme aurait dû être consulté et que les « politiques  » devraient tenir compte de son avis. Même si, comme il avait été dit lors de la révolution française, « la république n’a pas besoin de savants ».
    Bien sûr je continuerai à soutenir les pétitions qui seront proposées, regrettant que nous n’ayons plus les voix de Roger Heim, d’Henri Humbert, de Théodore Monod et de combien d’autres pour empêcher un tel massacre.

    • Hélas non madame, on ne peut pas dire que le Museum nous ait soutenus.
      Visiblement, il a pensé que cela le mettrait dans une position inconfortable.
      Il appartenait à la Ville de Paris, propriétaire du sol du jardin botanique des Serres d’Auteuil, de négocier un projet d’extension alternatif avec la FFT, mais c’est elle-même qui lui a offert le jardin botanique sur un plateau.

  6. Jacques Ibanès dit :

    Je partage, bien entendu, votre indignation face à ce projet imbécile. Nous sommes hélas bien loin de la féerie de Debussy qui, avec « Jeux » rendait grâce au tennis il y a un peu plus d’un siècle…

  7. Marie F. Laborde dit :

    Dans le magazine de la ville de Paris, à Paris, n°59 automne 2016, il y a un article (surréaliste?) sur le Jardin botanique, avec belle photo des serres d’Auteuil et, au sujet du lieu, je cite « bienvenue au jardin des serres d’Auteuil lieu tout aussi élégant qu’insolite… »
    Bizarrement on ne parle pas des pelleteuses, elles ne doivent pas être loin pourtant!

    • Effectivement Marie,

      on peut voir les pelleteuses s’activant sur le champ de ruine des serres chaudes de collections comme des serres techniques, après avoir abattu une centaine de végétaux, arbres et arbustes….
      Cela serre le cœur….

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