Sweet Virginia

« Dites au juge que j’aime ma femme… ». Ces quelques mots, prononcés avec peine par le taiseux Richard Loving, résument toutes ses aspirations. Ça pourrait être banal, mais dans l’état de Virginie à la fin des années 1950, s’aimer est interdit si l’on n’a pas la même couleur de peau. Et c’est le cas pour Richard et Mildred Loving, lui blanc, elle noire (et cherokee), qui contreviennent à la fois à la loi et aux certitudes des classes dirigeantes. Le jeune couple essaie de contourner la loi en allant se marier à Washington, mais il est arrêté dès qu’il revient s’installer dans son comté natal.

Reconnus coupables, les tourtereaux échappent à leurs condamnations s’ils partent vivre ailleurs. Mais ailleurs ce n’est pas chez eux. Ils y resteront cependant cinq ans avant de revenir discrètement vivre parmi les leurs et entamer une action en justice auprès de la Cour suprême. Cette dernière aboutira en 1967 au Loving act, qui déclare que « la liberté d’épouser ou de ne pas épouser une personne d’une autre race relève du choix individuel et ne peut donc être limitée par l’État ».

Cette histoire, assez peu connue en dehors des USA, se déroule sur neuf ans, alors que le pays vit des années aussi chaotiques que fondatrices, marquées par la lutte pour les droits civiques, l’assassinat de JF Kennedy et celle de Martin Luter King. Cette actualité, les Loving la vivent d’assez loin, ce ne sont pas des militants et tout ce à quoi ils aspirent, c’est de vivre tranquillement au sein de leur famille. Issus de milieux ruraux et modestes, ils puisent leur force dans leur amour et dans leur conviction d’avoir raison. Il faudra la ténacité de la timide Mildred, et une lettre au ministre de la Justice Robert F. Kennedy, pour qu’ils trouvent des appuis dans le monde judiciaire et dans la presse.

Le juge qui les condamne en 1958 leur rappelle que « Dieu Tout-Puissant a créé les races blanche, noire, jaune et rouge et les a placées sur des continents séparés. Et si l’on ne vient pas perturber Son ordonnancement, il n’y a aucune raison pour que ce type de mariage existe. Car s’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’Il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent ». Il ne s’interroge pas trop sur l’arrivée des blancs en terres indiennes avec des bateaux aux cales remplies de noirs…. Les voies de Dieu sont impénétrables mais servent au mieux les classes privilégiées. Le même juge déplore la promiscuité dans laquelle vivent les pauvres chez qui la solidarité prime sur les considérations raciales.Cependant, Jeff Nichols, le réalisateur et scénariste, montre assez finement la désapprobation silencieuse des familles (scepticisme ou racisme ?) mais qui les aideront malgré tout jusqu’au bout.

Cette histoire vraie est filmée sans tapage, mais au contraire avec une finesse qui en fait un film tout à fait singulier. Ce qui intéresse surtout Jeff Nichols c’est l’histoire d’amour inébranlable entre deux êtres devenus des héros malgré eux. De fait, il délaisse le sensationnel et n’accorde à la violence qu’une place réduite. Il fait corps avec une déclaration de Mildred : « nous avons des ennemis mais aussi des amis ; et ce sont les amis qui comptent ». Il expédie assez vite flics et juges de l’arrestation pour se consacrer au quotidien du couple et sa famille. Le spectateur abreuvé de films coups-de-poing est régulièrement pris à contre-pied : pas d’explosions de violence de la part de Richard, même provoqué savamment par un « ami » ; pas de scènes conjugales, pas d’attaques nocturnes d’énervés du Ku Klux Klan ou autre, mais une angoisse sourde permanente. La tension est palpable mais la violence n’explose pas, désamorcée par le désir de vivre « normalement ». Jeff Nichols qui a un véritable talent pour installer des atmosphères troublantes (« Mud », « Take shelter ») s’avère un véritable orfèvre quand il s’agit, comme ici, de se concentrer sur la simple humanité de ses personnages.

Mildred (Ruth-Negga)

Il est aidé pour cela par deux comédiens formidables. Ruth Negga, révélation du film, actrice irlandaise d’origine éthiopienne, qui prête ses traits gracieux à Mildred Loving et sait mieux que personne exprimer simultanément fragilité et convictions et avec un minimum d’effets montrer l’évolution du personnage, de la stupeur de la fiancée bafouée par l’État à la femme plus mûre, sûre de ses droits. Son jeu subtil aurait largement mérité l’oscar, mais bon…….. Quand à Joel Edgerton, il sait à merveille transformer son corps taillé dans le roc en bloc de tendresse et faire passer sur sa mine d’ours mal léché les sentiments les plus délicats. Ajoutons que ce film est d’une politesse exquise à l’égard des spectateurs qui n’ont pas besoin de démonstrations tapageuses pour saisir les enjeux principaux du scénario.

Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine. Vu d’ici, France, mars 2017, on a beau jeu de fustiger cette population américaine, blanche, raciste et réactionnaire, ancêtre de celle qui a récemment accouché d’un monstre (on connaît ses parents ?). C’est faire peu de cas d’une intolérance tout aussi crasse qui a guidé les foules qui battaient le pavé pour s’opposer au mariage pour tous et qui continuent. Un papa et une maman, bien blancs de préférence et issus de la même classe sociale s’il vous plaît ! Les mêmes se sont invités dans la campagne électorale et débordent régulièrement du Front national, comme pour envahir la place du Trocadéro un certain dimanche de pluie par exemple… Romeo et Juliette n’ont pas finit de pleurer.

Marie-Françoise Laborde

 

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4 réponses à Sweet Virginia

  1. Jacques Ibanès dit :

    Merci pour ce beau « coup de cœur » exprimé avec autant de sensibilité et de finesse que le film lui-même et pour la mise en perspective avec la situation actuelle que nous connaissons dans notre pays…

  2. Ella dit :

    M.Ibanès a dit avant moi ce que votre article m’inspire
    Il me reste à aller voir le film
    Merci

  3. XAVIER VALENTIN dit :

    grâce à cet article, j’irai voir ce film…

  4. bruno charenton dit :

    très touché par ce film, par l’économie et l’expression juste dans le jeu des acteurs qui révèlent, de ces personnages apparemment ordinaires, surement modestes, l’immense courage d’avoir confronté l’ignominie raciste ;
    faut il aujourd’hui, que ces arguments d’un autre temps, (dans un contexte institutionnel aux USA), ces discours atroces rejaillissent de toutes parts, dans la bouche imprudente des politiques avides, et dans le défoulement verbal que produit la peur. (je pense aux propos de Geert Wilders sur les populations marocaines vivant aux Pays Bas, par exemple).
    merci de cet article sur Loving, un film nécessaire et beau.

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