Tout simplement sérénissime

Au cœur du Marais, un peu à l’écart des foules dans la tranquille rue Elzévir, Ernest Cognacq et son épouse Louise Jay, fondateurs de la Samaritaine (effarés sans aucun doute de ce qu’on fait subir à leur chef d’œuvre Art nouveau !) nous reçoivent en leur hôtel particulier à l’élégante façade de pierre blanche du XVIème siècle. Entre cour et jardin, ils nous invitent à admirer leurs collections XVIIIème léguées à la Ville de Paris en 1928. Au deuxième et troisième niveaux, on peut admirer des peintures de Boucher, Chardin et Fragonard, des dessins de Watteau, des sculptures, des meubles estampillés et autres objets précieux (bijoux, tabatières, porcelaines de Saxe…).

Et régulièrement, comme pour distraire le couple mécène, on monte des expositions temporaires dans les petites pièces aux boiseries sombres du rez-de-chaussée et du premier étage. En ce moment, en plein accord avec le goût XVIIIème des maîtres de maison, on présente « Sérénissime ! Venise en fête de Tiepolo à Guardi ». Nous voilà au cœur des fêtes vénitiennes, durant les dernières décennies de leur splendeur, juste avant que le général Bonaparte mette fin, le 12 mai 1797, à « plus d’un millénaire d’existence de la République sérénissime de Venise ». J’avais oublié cet épisode historique, je l’avoue, d’autant que pour moi, Venise c’est plutôt « Senso », le film de Luchino Visconti (qui s’ouvre sur une représentation du « Trouvère » de Verdi à la Fenice), situé trois décennies plus tôt au temps de l’occupation autrichienne.
Mais dans les toutes premières petites salles aux sombres boiseries rajeunies par une scénographie aux teintes franches, les panneaux abondent pour nous rappeler quantité de faits, détails, explications. Un peu trop, d’ailleurs, à mon goût, mais enfin on se rafraîchit la mémoire en lisant que Venise, fondée selon la tradition le 25 mars 421, devenue au Moyen Age une puissance politique, territoriale et culturelle considérable, amorça son déclin dès le XVIème siècle, pour l’achever au siècle des Lumières.

Mais alors, se dit-on, comment se fait-il que l’on consacre tant d’expositions à la gloire de la Venise du XVIIIème, à son illustre carnaval et ses merveilleux Canaletto et autres Guardi, auxquels de superbes expositions ont été consacrées notamment il y a quelques années (2012-2013) au musée Mayol comme à Jacquemart-André ? Peut-on considérer comme « décadente » une période qui vit s’épanouir de tels artistes ?
D’ailleurs même si les œuvres présentées chez les Cognacq-Jay sont moins nombreuses et spectaculaires par rapport à ces expositions « blockbuster », si les formats sont plus modestes, nous avons par exemple droit dans les premières salles à un admirable dessin de Guardi (1712-1793) à la plume et encre brune: « Le départ du Bicentaure vers San Nicolò au Lido le jour de la Sensa », datant des années 1780. On apprend que la Sensa, la plus importante des manifestations vénitiennes, célèbre la victoire en l’an 997 du doge Pietro II Orseolo sur des pirates infestant les côtes orientales de l’Adriatique. Dans ces salles consacrées aux « Grandes et petites réjouissances », « Théâtres et opéra », et au « Pouvoir en spectacle », les fastes se déploient sur la lagune avec beaucoup d’invention, et les foules célébrant leur nouveau doge ou d’illustres visiteurs s’agglutinent au point qu’on doit parfois calmer leur ardeur à coups de bâton.

Vient alors la salle du « Carnaval », bien sûr. On en connait tant d’images rebattues, et pourtant, en dehors de quelques « clichés » sur les masques et les costumes d’usage («bautta» ou « bauta », capuchon de soie noire, cape noire, masque blanc, tricorne, pour l’homme comme la femme) bien connus en effet, on trouve de belles surprises, dont deux petites merveilles signées à nouveau Guardi, des dessins « plume et encre brune, lavis et rehauts de gouache sur papier », autrement dit « Bissona aux gondoliers chinois » et « Bissona à la Renommée » : deux dessins de gondoles avec de tout petits personnages d’une délicatesse infinie…
Sur le mur opposé, on découvre plusieurs huiles pleines d’esprit de Pietro Longhi (1701-1785), qui s’amuse à croquer des scènes pittoresques, comme « Le  Charlatan » et « Le Ridotto » : passionnante composition similaire dans les deux tableaux, avec un couple en « bauta » (contrastant avec la robe de soie blanche pour la femme) se contant fleurette au premier plan (détail servant d’affiche pour l’exposition), et négligeant complètement le charlatan sur son estrade au deuxième plan, alors que dans « Le Ridotto », ils ignorent tout aussi complètement les activités plus ou moins louches, style jeux d’argent, auxquels se livrent les personnages à l’arrière-plan.
Le même Longhi a également croqué « Le Casotto du lion au carnaval », où l’on voit sur une estrade un lion couché sur le côté l’œil fixé sur des petits chiens savants à portée de sa patte… Car on aimait exhiber des bêtes exotiques, genre rhinocéros, mais ce lion là semble tout simplement en liberté, et son air très faussement débonnaire…

Le triomphe de Polichinelle (détail) Photo: LBM

Puis viennent les deux plus étonnants tableaux de cette exposition, deux Giandomenico Tiepolo (1727-1804), fils du grand Giambattista. Deux petites huiles rectangulaires, de ce format donnant à voir la foule comme sur une scène de théâtre. Impression accrue dans la composition du «Triomphe de Polichinelle» qui se déroule comme un décor : colonne sur la gauche, personnages alignés tout du long, silhouette du Polichinelle blanc les dominant au centre, ample dais sur la droite prolongé par un nuage blanc-gris s’étendant sur la lagune, touches de lumière vive parfaitement distribuées sur quelques personnages. Mais les nuages s’amoncelant sur le triomphe de Polichinelle, les rires, les contorsions, les masques, font ressortir l’aspect inquiétant, voire vulgaire, du carnaval, en contradiction avec l’image traditionnelle de splendeur qu’on veut en donner, y compris dans cette exposition.

Tout à côté, dans le même format, se trouve « Il mondo novo », encore plus étonnant à mes yeux, car Giandomenico a choisi de peindre ses personnages de dos, se pressant pour admirer un de ces panoramas peints (que nous ne voyons pas) révélant des « mondes nouveaux », une attraction incontournable. Peindre les personnages de dos témoigne en soi d’une audace et d’une modernité remarquables, d’autant plus que la scène souligne le mélange des classes sociales si typique du carnaval, telle une vision allégorique du nouveau monde.
A nouveau, la composition est étonnante : haute baraque sur la gauche avec quelques femmes de face au masque noir en arrière plan, au premier plan silhouette massive de dos (homme ? femme ?) en « bauta » dont le noir tranche sur un long vêtement de soie blanche concentrant la lumière (la massive silhouette de dos, d’un genre incertain, a quelque chose d’inquiétant, et m’a fait penser au « Don Giovanni » de Joseph Losey), et même touche de lumière sur deux silhouettes centrales vêtues de blanc, tandis que le rouge domine dans le costume du personnage sur la droite. Ciel bleu évanescent et lagune qu’on devine à l’arrière plan.
Il faut regarder attentivement pour remarquer au centre, de dos, un personnage énigmatique juché sur un escabeau tenant d’une main tendue ce qui apparait comme une longue baguette.

« Il mondo novo », Giandomenico Tiepolo Photo LBM

L’interprétation de ce tableau a donné lieu à des hypothèses innombrables, paraît-il, et en faisant ensuite quelques recherches sur la Toile, je suis tombée sur une interview de l’écrivain Philippe Delerm commentant en 2005 la sortie de son livre intitulé « La bulle de Tiepolo ». « Curieusement, dit-il en parlant du tableau, il en existe trois versions quasi identiques, mais l’une, située dans une villa de Palladio à Vicence, présente une variante significative : au bout de la baguette semble se tenir une bulle de savon. »(Entretiens Gallimard, voir ci-dessous)).
C’est en tout cas le tableau le plus fascinant de cette exposition qui doit ravir les Cognacq-Jay. Car en étage, on trouve leur Salon des « vedute » (vues de paysages urbains) vénitiennes, dont le superbe « Banquet de Cléopâtre » signé Giambattista Tiepolo.

Lise Bloch-Morhange

« Sérénissime, Venise en fête, de Tiepolo à Guardi »
Musée Cognacq-Jay jusqu’au 25 juin 2017

(1) Entretiens avec Philippe Delerm

 

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Une réponse à Tout simplement sérénissime

  1. GBM dit :

    excellent article!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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