Hector Guimard grand précurseur du design à l’hôtel Mezzara

Tout le monde connaît les entourages en fonte signant les entrées du métro parisien dessinés par Hector Guimard, réalisés par la fonderie d’art du Val d’Osne, installés par la Compagnie du Métropolitain de 1900 à 1913. Mais comme beaucoup de grands architectes décorateurs de l’époque, Guimard a produit une œuvre multiforme qui va bien au-delà. D’ailleurs à l’époque, les Parisiens trouvaient ces édicules affreux.

La célébrité parisienne de Guimard date de l’édification du Castel Béranger, vaste ensemble ouvrant sur la cour du Hameau Béranger, édifié sur 700 mètres carrés entre 1895 et 1898, situé alors au 14 rue La Fontaine, aujourd’hui le 16 rue Jean de La Fontaine. Un quartier alors en pleine transformation.
Dans ses plans, l’architecte s’inspire du rationalisme à la Viollet-le-Duc teinté de néo-médiévalisme pour le décor, hérité de son passage aux Arts décoratifs puis aux Beaux Arts. Mais alors que les fondations sortent de terre, il fait connaissance à Bruxelles de Victor Horta, chantre belge de l’Art nouveau, et sa «conversion» est immédiate. Il convainc alors sa commanditaire, la veuve Fournier, de le laisser modifier toute la décoration intérieure comme extérieure, si bien que ce Castel auquel il doit sa gloire en tant que premier exemple du style Art nouveau en France, présentait et présente toujours un curieux assemblage décoratif. Guimard remporte l’un des prix du premier concours de façades de la Ville de Paris, et installe là son appartement, et son agence d’architecture au rez-de-chaussée.

Bien que le Castel Béranger soit destiné initialement à la petite bourgeoisie, il permet à Guimard d’asseoir sa réputation parmi la bourgeoisie triomphante d’Auteuil. Le jeune architecte va recevoir une série de commandes des bourgeois locaux, dont celle d’un ami, un industriel du textile vénitien dont il dessine en 1910 l’hôtel particulier au 60 rue La Fontaine, l’hôtel Mezzara. Hélas, le Vénitien divorcera deux ans plus tard, et son ex épouse ne tardera pas à louer les lieux. On apprendra dans le cadre de l’exposition actuelle quels seront les futurs occupants.
Quelle émotion de pénétrer aujourd’hui dans ce lieu intime aux volumes dégagés sans être immenses. Dès le grand hall, l’unité stylistique et décorative saute aux yeux, s’exprimant dans les moindres détails, à commencer par le splendide escalier (ci-contre) à la ferronnerie florale menant aux deux étages supérieurs, surmonté d’une verrière arrondie aux teintes pastels, entourée de lustres. La moindre fenêtre, la moindre porte, le moindre bouton de porte, participent de l’harmonie.

Mais en y regardant bien, nous allons comprendre que Guimard, bien qu’ayant lancé l’Art nouveau en France, a su le réinterpréter à sa manière, grâce à ses ateliers et ses catalogues prônant «Le style Guimard», tout simplement.
Intitulée, à juste titre, « Hector Guimard précurseur du design », cette exposition est organisée par Le Cercle Guimard autour des ateliers de l’architecte-décorateur, et résulte de pas mal de recherches et de contributions variées, dont celle des Archives nationales.
Dans le hall-showroom donnant sur l’escalier, où l’industriel vénitien exposait autrefois ses dentelles, nous sommes accueillis par une belle maquette des ateliers de  la rue Perrichont (devenue en 1910 «6 avenue Perrichont prolongée») datés de 1902-1903, détruits vers 1960. Il s’agit d’une reconstitution, car il subsiste très peu de documentation. Voulant assurer son indépendance artistique et contrôler tous les stades de la décoration, Guimard s’est entendu avec un riche industriel du quai de Passy, Léon Nozal, un client, ami et associé, pour lotir une vaste parcelle.

C’est donc là qu’il va dessiner et expérimenter, avec des ouvriers d’art, meubles et quantité d’objets usuels de décoration proposés dans des catalogues «Style Guimard», notamment jardinières, fontes ornementales, poignées, lustres, vases, couverts, tapis, etc, fabriqués par des fournisseurs soigneusement choisis, jusqu’au papier peint (ci-contre) du Castel Béranger que nous découvrons dans «le grand salon» de part et d’autre de la cheminée, réédité par le Cercle Guimard. On peut donc le commander aujourd’hui, dans un choix de deux teintes. La cheminée elle-même, d’une ligne sobre typique de l’évolution du créateur, est une reconstitution à l’occasion de l’exposition.

Un peu plus loin, se trouve la splendide affiche au paon du «8e Salon des Artistes décorateurs», ainsi que la photo du pavillon construit par Guimard dans le cadre d’un événement oublié de nos jours, «L’Exposition de l’Habitation» de 1903 au Grand Palais. La revue «La Construction moderne» précise que l’habitation proposée devra être à la fois «élégante, commode, hygiénique, et respectera les principes de sécurité», ce que feront Charles Plumet et Jules Lavirotte. Hector Guimard, lui, se place délibérément hors sujet avec son « Pavillon d’été dans un parc » assez ébouriffant, avec sa verrière style entrée de métro surmontée d’un toit à huit pentes, figurant comme «Pavillon style Guimard», ce qui indisposera fortement, paraît-il, certains critiques.

Sur les murs de ce grand salon, on trouve aussi des photos de pages de catalogues «Style Guimard» de lustres et autres objets, dont un étonnant berceau d’enfant tout à fait «design», en effet. Une photo de la chambre à coucher de l’hôtel Guimard, son hôtel particulier, édifié par le créateur entre 1909 et 1912 au 122 avenue Mozart, permet de voir à quel point son style a évolué vers une certaine sobriété.
Sur la gauche, la salle à manger de l’époque Mezzara est parfaitement préservée, buffet, table, chaises, décor mural champêtre compris, et bien sûr, au-delà des six pans de fenêtre sculpturaux, le lumineux jardin.

Le Cercle Guimard, fondé en 2003, célèbre ainsi le 150ème anniversaire de la naissance de son grand homme, né en 1867, mort en 1942. L’exposition anniversaire de l’hôtel Mezzara est pour ces bénévoles passionnés une occasion majeure, celle de promouvoir leur projet de transformer les lieux en Centre de l’Art nouveau parisien. Le moment est idéal, puisque cette délicieuse réussite de Guimard, libérée par l’Education Nationale en 2015, vient d’être acquise par France Domaine, comme l’explique le jeune architecte Nicolas Horiot, vice-président du Cercle : «C’est l’occasion unique d’en faire un centre de recherches, d’études, d’échanges et d’expositions sur l’Art nouveau, qui n’existe pas à Paris, à l’instar de la Maison-Musée Horta à Bruxelles ou la Casa Vicens de Gaudi à Barcelone», plaide-t-il. Ce projet semble parfait pour sauver ce chef d’œuvre de Guimard dont douze œuvres (oui, douze !) ont déjà été détruites, et trois transformées ou modifiées, sur la trentaine édifiées dans le seizième arrondissement entre 1891 et 1928. Ne pas hésiter à devenir adhérent du Cercle !

Lise Bloch-Morhange

 

Exposition « Hector Guimard précurseur du design », Hôtel Mezzara, 60 rue Jean de La Fontaine, Paris 16. Tous les week-ends du 16 septembre au 9 décembre 2017 de 10 heures à 18 heures. Remarquable journal d’exposition.

Le Cercle Guimard

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8 réponses à Hector Guimard grand précurseur du design à l’hôtel Mezzara

  1. Jan Wyers dit :

    Merci Lise de cet article! Je cours voir cette exposition – j’adore Guimard!!
    xxx Jan

  2. Malghorn dit :

    Et dire qu’André Malraux n’est pas intervenu pour empêcher la destruction du Castel d’Henriette à Sèvres

  3. Graner dit :

    Votre message sur Guimard tombe bien. Aujourd’hui même, nous mettons en enveloppes et envoyons le n°131 de Genealo-J, revue trimestrielle du Cercle de Généalogie Juive.
    Il contient un grand article de Bruno Montamat sur Adeline Oppenheim Guimard (1872-1965), artiste et mécène. C’est l’épouse de Guimard, une riche américaine, dont la fortune a bien aidé Guimard dans sa carrière. Il a d’ailleurs construit pour elle un hôtel particulier qui valait la peine d’être vu. Voir la couverture de ce n° et son sommaire.sur http://www.genealoj.org où vous pouvez le commander.
    En dehors de cela, nous vous avons suivi dans votre combat pour les serres d’Auteuil.

  4. GUTH Catherine dit :

    Bravo pour votre détermination sur le long terme et avec souffle par rapport aux serres d’Auteuil ! décidément ça bouge dans ce quartier que j’aime bien Auteuil : là aussi Guimard a largement oeuvré -grâce à l’argent de sa femme- et aux commandes passées : je suis ravie que des portes s’ouvrent car nous avions été sur les pas de Guimard mais tout était privé et fermé à la visite ! cordialement

  5. veuve desplanques dit :

    Qui chantera le goût exquis de la « veuve Fournier »? Je mets entre guillemets car la société bourgeoise n’a retenu d’elle, apparemment, que sa fonction biologique auprès d’un certain Fournier. Bizarre, bizarre. Qu’est-elle devenue quand ce cher Guimard a dégoté sa riche américaine? J’espère qu’elle n’était pas ruinée…
    Je vous soutiens de tout mon enthousiasme, cependant, car « l’art et l’homme » sont deux, comme nous l’avons appris à la Sorbonne. Et d’ailleurs j’élucubre sans information, comme de juste.
    J’adhèrerai si je reçois un formulaire, qui n’est pas joint.

  6. gayral dit :

    dommage de ne recevoir qu’aujourd’hui l’information sur l’exposition
    26/1/2018

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