Retour en Irlande

Étrangement peu monté en France, Brian Friel (1929-2015) est pourtant considéré comme le plus grand dramaturge irlandais de la seconde moitié du 20ème siècle. Surnommé le “Tchekhov irlandais”, il n’a été découvert chez nous que dans le milieu des années quatre-vingt. En 1984, sa pièce “Translations”, adaptée par Pierre Laville sous le titre “La dernière Classe”, est jouée à Paris au Théâtre des Mathurins. Puis, quelque temps après, Laurent Terzieff, enthousiasmé par “Faith Healer”, en fait réaliser une adaptation par Pol Quentin. Intitulée “Témoignages sur Ballybeg”, la pièce est créée en janvier 1986 au Théâtre du Lucernaire avec, pour interprètes, Laurent Terzieff, Pascale de Boysson et Jacques Marchand. Jamais rejouée depuis, c’est cette même pièce qui, tel un retour aux sources, se joue actuellement dans ce même petit théâtre sous le titre “Guérisseur”. Dans une nouvelle traduction d’Alain Delahaye, elle nous entraîne dans un univers poétique tout à la fois singulier et fascinant.

Avec “Guérisseur”, le metteur en scène Benoît Lavigne se plonge pour la deuxième fois dans l’univers envoûtant de Brian Friel qu’il affectionne apparemment au plus haut point. En 2011 déjà, il avait mis en scène au Théâtre La Bruyère “Une Autre Vie”, traduction par Alain Delahaye de “Afterplay”. Quant à Alain Delahaye, depuis une vingtaine d’années, il a entrepris de traduire toute l’œuvre théâtrale du dramaturge irlandais et publié à ce jour une douzaine de volumes. Les deux intéressés s’accordent pour dire que “Guérisseur” est l’une des pièces les plus réussies de l’auteur de “Danser à la Lughnasa”.

De quoi s’agit-il exactement ? Le sujet de la pièce pourrait se résumer simplement en quelques lignes : un guérisseur sillonne les villages reculés d’Écosse et du Pays de Galles avec sa compagne et son imprésario, assurant chaque soir la représentation de ses dons surnaturels. De retour en Irlande, dans un pub de Ballybeg, les événements prennent une tournure tragique… Seulement voilà, le sujet est ailleurs, dans les détails, des détails d’une importance capitale, les détails dont sont faits une vie, vus de manière différente par chaque protagoniste. Trois variations d’un même récit…

Mais tout d’abord, revenons à ce titre : “Guérisseur”. Souvent assimilé à un charlatan, désigné communément par le terme péjoratif de “rebouteux”, le Larousse en donne la définition suivante : “Personne qui prétend obtenir la guérison de certaines maladies par des procédés secrets, incommunicables, sans vérification scientifique démontrable et qui agit ainsi en contravention avec les lois sur l’exercice de la médecine”. Malgré une image peu flatteuse, le doute est donc encore permis. Le charlatan pourrait à l’occasion s’avérer faiseur de miracles…

Si l’on excepte le film d’Yves Ciampi “Le Guérisseur” (1953) que seuls les admirateurs inconditionnels de Jean Marais doivent connaître, la figure du thérapeute-magnétiseur est peu représentée sur les écrans et scènes artistiques de France et de Navarre. Ce personnage a donc de quoi fasciner et susciter d’emblée notre curiosité.
Le guérisseur que nous dépeint Brian Friel n’a cependant rien d’un magicien ou d’un illusionniste. Il nous montre un être à la marge, profondément torturé, recourant au whisky pour calmer ses angoisses et son désespoir. Terriblement humain et attachant. Ou détestable. C’est selon. On peut également y trouver une similitude avec la figure de l’artiste qui doit tous les soirs être au sommet de sa forme, se donner entièrement à son personnage et séduire son public. Le talent à l’égal du fluide magnétique…

Par sa structure on ne peut plus originale, unique en son genre, la pièce permet d’atteindre les tréfonds de l’âme de chacun des protagonistes. Et en ça résident toute sa force et sa beauté. Sans aucun dialogue, composée de quatre longs monologues – le guérisseur, sa compagne, son imprésario, puis de nouveau le guérisseur –, elle donne à entendre la version de chacun d’un même événement, d’un même parcours de vie. Auteurs et acteurs de leur récit, allant jusqu’à se mentir à eux-mêmes, tous ont leur propre vision des faits, parfois en totale contradiction les unes avec les autres. Et c’est alors au spectateur d’en tirer sa propre vérité. Francis Hardy était-il un être noir, cynique, misogyne, redoutant chaque représentation de ses dons comme un échec à venir ? N’a-t-il jamais été heureux ? Grace était-elle sa femme ou sa maîtresse ? L’a-t-il un jour aimée ? Cette vie de saltimbanque sur les routes d’Écosse et du pays de Galles était-elle vécue comme un exil ou comme une fuite ? Autant de questions appelant des réponses opposées… À travers le récit de ces trois solitudes, il appartient alors au spectateur de percer le mystère et de se forger sa propre opinion, sa vérité personnelle.

Tout comme Tchekhov il est vrai, Brian Friel place l’humain au centre de son théâtre, sans jamais le juger, mais avec une infinie tendresse pour ces blessés de l’existence. A cette humanité s’ajoute une écriture poétique qui sent bon la terre d’Irlande, ses paysages de pluie et de brouillard.
Pour sa mise en scène, Benoît Lavigne a choisi d’aller dans la simplicité, le dépouillement le plus total, afin de coller au plus près du texte et des personnages. Dans l’intimité de la petite salle Paradis, quelques chaises alignées de chaque côté de la scène et une grande bannière déroulée sur laquelle on peut lire : “Le fantastique Francis Hardy, Guérisseur, ce soir seulement. ” Plus tard, un accordéon. Rien d’autre. Et cela fonctionne on ne peut mieux.
Et puis la musique. Cette chanson de Fred Astaire voulue par l’auteur qui revient tel un leitmotiv nous rappeler qu’il s’agit bien aussi d’une histoire d’amour : “Some day, when I’m awfully low When the world is cold I will feel a glow just thinking of you And the way you look tonight…”

Pour jouer la partition complexe et subtile de Brian Friel, il faut des acteurs extraordinaires. Ils le sont. Tous les trois : Xavier Gallais (ci-contre), le guérisseur, Bérangère Gallot, Grace, et Hervé Jouval, Teddy l’imprésario.
On ne saurait insister sur la puissance de jeu de Xavier Gallais dont le talent n’est plus à louer. La présence de l’acteur, l’intensité de son regard nous font frémir d’inquiétude et d’émotion. Un tel magnétisme est, par ailleurs, en totale adéquation avec l’exceptionnel don d’imposition des mains dont est censé faire preuve son personnage. Là encore, le talent à l’égal du fluide magnétique ? Son personnage ouvre et clôt le spectacle, dans une construction décidément d’une grande intelligence. Son premier monologue nous emporte ainsi d’emblée dans l’histoire, interpellant notre curiosité. Puis lors de son retour, le naïf spectateur qui avait pris ses paroles au pied de la lettre, se trouve plus aguerri, après avoir entendu deux autres versions de la même histoire. Le personnage nous apparaît alors différemment, ou disons de manière plus complète. Il est soudain plus grand, plus beau. “Il est celui en qui les autres croient mais qui doute de lui-même, qui est en perpétuel questionnement, un être torturé et en souffrance qui ne trouvera le repos et la paix qu’à travers le sacrifice ultime…” comme le résume si bien Benoît Lavigne. Le récit final et totalement bouleversant de la traversée de cette cour pavée nous apparaît alors comme une libération.

Un grand, très grand moment de théâtre qu’il serait dommage de rater.

Isabelle Fauvel

Au Lucernaire, du 31 janvier au 14 avril, du mardi au samedi à 19h : “Guérisseur” de Brian Friel, texte français d’Alain Delahaye, mise en scène de Benoît Lavigne, avec Xavier Gallais ou Thomas Durand, Bérangère Gallot et Hervé Jouval.

À lire : De nombreuses pièces de Brian Friel (“Amants”, “Communication”, “Crystal et Fox”, “Danser à la Lughnasa”, “La Dernière classe”, “Guérisseur”, “La Terre natale”, “Les Amours de Cass McGuire”, “Molly Sweeney”, “Philadelphie, à nous deux ! ”, “Traductions”, “Trois pièces selon”…) la plupart traduites par Alain Delahaye, sont parues à l’Avant-scène théâtre  

À voir :  “Dancing at Lughnasa” (en français “Les Moissons d’Irlande”) a fait l’objet, en 1998, d’une adaptation cinématographique par Pat O’Connor avec, dans les rôles principaux, Meryl Streep, Michael Gambon et Catherine McCormack.

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2 réponses à Retour en Irlande

  1. Derigny Didier dit :

    N’oublions pas « Molly S. », monté par Jorge Lavelli à la Colline en 1997, voir :
    http://www.colline.fr/fr/spectacle/molly-s

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