Et Zweig se confronta à la légende…

Alors que la majorité des théâtres parisiens, pour ne pas dire la totalité, s’apprête, après avoir chacun présenté sa saison 2018-2019, à fermer pour l’été, le Théâtre du Lucernaire, quant à lui, et comme à l’accoutumée, reste vaillamment ouvert avec une programmation estivale, là encore, pleine de promesses. Ainsi la pièce de Stefan Zweig “Légende d’une vie” se jouera-t-elle jusqu’au 26 août. Aucune excuse, par conséquent, pour ne pas découvrir ce spectacle de qualité.

Si de nombreuses nouvelles de Stefan Zweig (1881-1942) ont été adaptées et portées à la scène avec le bonheur que l’on sait – comme nous l’avions déjà précédemment évoqué dans une critique consacrée à une adaptation théâtrale de “La Peur” , ses pièces de théâtre sont étrangement moins connues, “Volpone” sans doute exceptée, mais il s’agit là d’une adaptation de la pièce éponyme de l’élisabéthain Ben Jonson. La production théâtrale de l’auteur autrichien, avec seulement huit opus à son actif, est d’ailleurs infiniment moins importante que celle des ses romans et nouvelles.

De quoi parle donc “Légende d’une vie” (Legende eines Lebens), cette pièce en trois actes, écrite en 1919 ? Elle raconte l’histoire du jeune Friedrich Marius Franck dont la première œuvre poétique s’apprête à être lue en public devant un petit cercle d’initiés par le plus grand comédien de l’époque. Lui-même fils d’un illustre poète décédé, véritable légende portée aux nues par son épouse et sa biographe, Friedrich est terrifié à l’idée d’être comparé à son prestigieux paternel, de décevoir les attentes de ces bourgeois et intellectuels de la haute société qui ne manqueront certainement pas de se montrer sans pitié à l’égard du descendant d’un tel génie. Mais au cours de la soirée, Friedrich découvrira que son père n’était pas uniquement l’artiste que tout un chacun vénérait, mais également un homme avec ses faiblesses et ses parts d’ombre. Démystifiée, la figure paternelle pourra alors être envisagée avec sérénité par Friedrich et non plus comme un écrasant fardeau.

Les questions soulevées par cette pièce sont tout aussi passionnantes qu’universelles et intemporelles. Comment vit-on le fait d’être l’enfant d’une célébrité artistique établie, et plus précisément lorsque l’on a le désir d’embrasser la même profession ? Cette filiation n’est-elle parfois pas plus un handicap qu’une aide ? Comment échapper à la comparaison, se démarquer et tenter de se faire un prénom à l’ombre d’une figure maternelle ou paternelle reconnue ? Un défi qu’ont dû relever nombre de descendants d’artistes célèbres pour se forger une identité propre et affirmer leur talent personnel…

Par ailleurs, la veuve du grand Karl Amadeus Franck a volontairement caché à son fils, comme au reste du monde, une partie de la vie de son défunt mari, allant jusqu’au mensonge et à la falsification, afin de dresser à ce dernier une statue immaculée, une légende sans tâche. Ainsi la postérité ne gardera-t-elle qu’une représentation embellie du personnage… Stefan Zweig qui a lui-même accompli une importante œuvre de biographe, en relatant notamment les vies de Romain Rolland, Balzac, Verlaine, Érasme, Marie-Antoinette, Marie Stuart…, a certainement dû lui aussi se poser la question : que doit-on transmettre de la vie d’un écrivain ou d’un personnage historique ? A-t-on un devoir de vérité absolue, sans omission aucune ? La part intime du personnage, son caractère doivent-ils être divulgués dans leur intégralité et à tout prix ? Autant de questionnements et bien d’autres pour nourrir une réflexion des plus passionnantes…

Si la pièce de Zweig est d’une grande intelligence et d’un intérêt incontestable, elle comprend cependant aujourd’hui quelques longueurs. Les redites et lourdeurs ont fort heureusement disparu de l’œuvre présentée actuellement au Lucernaire. Saluons par conséquent haut et fort le remarquable travail d’adaptation effectué par Caroline Rainette pour cette version scénique. Écrite au départ pour huit personnages, la pièce s’en trouve ici réduite à deux : Friedrich Marius Franck et Clarissa von Wengen, une variante féminine du Hermann Bürstein de l’œuvre originale, biographe et éditeur des œuvres de Karl Amadeus Franck et qui reprend par ailleurs le nom d’une autre Clarissa, fille d’un premier mariage de la veuve de Karl.

Ce personnage féminin concentre à lui seul les textes de différents protagonistes tout en amenant avec lui la complicité existant entre le frère et la sœur de l’œuvre première. Ainsi Caroline Rainette a-t-elle réussi à rester fidèle non seulement à l’esprit de la pièce, mais également au texte lui-même tout simplement en le répartissant différemment. L’écriture fluide et raffinée de Zweig est on ne peut mieux respectée. Deux voix off viennent ponctuellement et à bon escient compléter la distribution. Par ailleurs, l’adaptatrice a concentré l’action dans un seul lieu – la maison des Franck – et dans un temps assez court – la soirée de la lecture –, respectant ainsi la règle des trois unités chère au théâtre classique qui permet de ne pas éparpiller l’attention du spectateur. L’intrigue resserrée de la sorte permet de faire ressortir l’aspect psychologique du propos, plus diffus dans la version de Zweig. Par ailleurs, la division de la pièce en deux grands moments distincts – le moment qui précède la lecture et celui qui lui succède – accentue la force des thèmes abordés, à savoir la crise identitaire du jeune Friedrich et la révélation concernant son père.

Sur le petit plateau du Lucernaire, les personnages évoluent dans une scénographie sobre, élégante et soignée. L’intervention d’une vidéo d’époque, au grain et au charme si particuliers, dans la deuxième partie, apporte une dimension poétique au secret dévoilé.
Pour interpréter ce texte littéraire – Ah quel plaisir d’entendre le mot “sempiternellement” revenir à plusieurs reprises ! – et rendre avec force et justesse les tourments des personnages, il fallait deux excellents comédiens, ce que sont indéniablement Caroline Rainette et Lennie Coindeaux. Nous les suivons avec bonheur dans cette histoire qui, dans son déploiement, en devient presque policière. Un très beau moment de théâtre.

Isabelle Fauvel

“Légende d’une vie” d’après la pièce de Stefan Zweig, adaptation de Caroline Rainette, mise en scène et interprétation de Caroline Rainette et Lennie Coindeaux. Au Lucernaire, du 23 mai au 26 août, du mardi au samedi à 18h30 et dimanche à 15h. Texte de l’adaptation en vente à la librairie du théâtre.

 

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