Le metteur en scène et sa comédienne

Ingmar Bergman (1918-2007) aurait eu cent ans cette année. Alors que la Cinémathèque française lui consacre une importante rétrospective, que l’Institut suédois se penche tout l’automne sur son univers et héritage artistiques et en attendant son entrée au Répertoire de la Comédie-Française avec son œuvre testamentaire “Fanny et Alexandre” mise en scène par Julie Deliquet, le théâtre de la Bastille présente, après “Infidèles”, adaptation du scénario du film écrit par le maître suédois et réalisé en 2000 par Liv Ullman, “Après la répétition”, une “pièce” pour la télévision écrite et réalisée en 1984.

En 1982, après avoir réalisé “Fanny et Alexandre”, avec près de quarante films à son actif parmi lesquels nombre de chefs-d’œuvre, le réalisateur Ingmar Bergman, alors âgé de soixante-quatre ans, annonce qu’il arrête le cinéma. “Après la répétition” sera donc une “petite forme” réalisée pour la télévision, tournée pour la dernière fois sur pellicule – ses œuvres ultérieures seront toutes produites en vidéo – et diffusée en salles… contre son gré.
Sur une scène de théâtre déserte, à l’issue d’une répétition du Songe de Strindberg qu’il met en scène pour la énième fois, et sans doute pas la dernière, hanté qu’il est par l’auteur de “La Sonate des spectres” et de “Mademoiselle Julie” que Bergman lui-même a monté au théâtre une trentaine de fois, un metteur en scène vieillissant, Henrick Vogler, a une longue conversation avec Anna Egerman, la jeune première à laquelle il a confié le rôle principal d’Agnès, la fille du dieu Indra. Au cours de cette conversation surgit le fantôme de Rakel, mère d’Anna et maîtresse d’Henrick, elle aussi comédienne, ainsi que ceux d’Anna enfant et de Henrick enfant. À la télévision, les trois rôles principaux étaient respectivement interprétés par Erland Josephson, acteur fétiche et double du réalisateur en quelque sorte, Lena Olin et Ingrid Thulin.

Avec “Après la répétition”, ce n’est pas le cinéaste Bergman qui s’exprime, mais l’homme de théâtre. D’ailleurs, il est à rappeler qu’avec quelque cent soixante mises en scène en presque soixante-dix ans de carrière, de 1938 lorsqu’il fit ses débuts au Théâtre des étudiants de Stockholm jusqu’à 2004, Ingmar Bergman aura consacré finalement plus de temps à la scène qu’au cinéma. L’homme de théâtre y parle donc du théâtre de la vie et de la vie du théâtre, les deux étant si intimement liés pour des artistes, et pose la question cruciale : où s’arrête la scène, où commence la vie ? Réflexion sur l’art, l’acte créateur, le métier d’acteur… qui balance subtilement entre réalité et imaginaire tel ce Songe en cours de répétition. Une mise en abyme de l’intime qui, si on peut imaginer qu’elle revêt des aspects autobiographiques, peut être considérée comme un manifeste de son auteur.

Aujourd’hui, Georgia Scalliet, sociétaire de la Comédie-Française, et Frank Vercruyssen du collectif tgSTAN reprennent ce spectacle qu’ils avaient tiré du scénario de Bergman en 2013. La comédienne y interprète tour à tour Anna, la jeune première de vingt-trois ans, et Rakel à l’âge de quarante-six ans, l’actrice déchue aujourd’hui décédée, mère de la précédente, autrefois aimée du metteur en scène. Une actrice à deux âges de la vie ou deux rivales, l’une tentant de prendre la place de l’autre…
Fidèles aux caractéristiques chères au collectif anversois déjà évoquées à plusieurs reprises dans Les Soirées de Paris (1), les deux comédiens sont déjà sur scène lorsque le public s’installe dans la salle, annihilant le quatrième mur au point d’aider les derniers venus à trouver une place. Un décor unique, un carré plus ou moins délimité en guise de scène, des changements à vue, une lumière blanche et crue, une salle plongée que très tardivement dans la pénombre… tous les ingrédients familiers sont là.

Le théâtre dans le théâtre dans le théâtre…Georgia Scalliet et Frank Vercruyssen s’amusent à jouer Anna/Rakel et Henrik, respectivement comédiennes et metteur en scène de théâtre qui eux-mêmes, sur une scène de théâtre, dissertent du spectacle en cours de création et de leur art… Cette distanciation apporte humour et légèreté au drame écrit par Bergman et permet de mieux en saisir les questionnements et les enjeux. Quand l’acteur dit à sa partenaire “Là, tu sautes des lignes…”, le naturel est tel qu’on ne sait plus si c’est Frank qui s’adresse à Georgia ou Henrik à Anna. Et si le système fonctionne aussi bien, c’est avant tout grâce au talent des interprètes, tous les deux excellents. Le metteur en scène incarné par Frank Vercruyssen, même s’il dit avoir une fille de l’âge d’Anna, est ici un homme dans la force de l’âge et non plus vieillissant, un homme d’expérience avec encore une belle carrière théâtrale devant lui, ce qui modifie quelque peu ses rapports avec la jeune première et les rend d’autant plus complexes et ambigus.

Georgia Scalliet, actuellement à l’affiche de la très médiatisée mise en scène de Thomas Ostermeier “La Nuit des rois ou tout ce que vous voudrez” Salle Richelieu et que l’on a pu admirer dans nombre de pièces au Français (“Les Trois Sœurs”, “Le Misanthrope”, “La Double Inconstance”… et encore rien que la saison passée dans “Britannicus”, “La Tempête” et “L’Éveil du printemps” ), excelle de justesse et de naturel, mettant toute sa palette de jeu et le timbre si particulier de sa voix au service de ces deux femmes à la fois si différentes et si proches dans leur fragilité et la dévotion à leur art. Elle semble ici accéder à une liberté de jeu totale, tant dans la gestuelle que dans les mots, qu’elle avait déjà fait sienne dans son interprétation de l’énigmatique Marie Steuber dans “Le Temps et la Chambre” de Botho Strauss. Elle est à la fois drôle et poignante dans sa soif d’amour et de reconnaissance. Cette jeune première qui voudrait être la meilleure Agnès de tous les temps, faire oublier les interprétations précédentes et celles à venir, remplacer sa mère dans le cœur du metteur en scène, sacrifier sa vie privée à sa vie d’artiste, plaçant l’art au-dessus de tout et cette gloire déchue à qui l’on offre un rôle de deux lignes et qui voudrait de nouveau accéder aux premiers rôles et reconquérir son metteur en scène et amant.

“Après la répétition”, réflexion sur l’art et sur la vie, est aussi une belle déclaration d’amour aux comédiennes que nous vous invitons à aller découvrir au plus vite.

Isabelle Fauvel

“Après la répétition” d’Ingmar Bergman, avec Georgia Scalliet, sociétaire de la Comédie-Française, et Frank Vercruyssen du collectif tgSTAN, du 25 octobre au 14 novembre au Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Rétrospective Ingmar Bergman à la Cinémathèque française, du 19 septembre au 11 novembre 2018
“Saison : Ingmar Bergman – la suite” à l’Institut suédois, du 15 septembre au 11 décembre 2018 

“Fanny et Alexandre”, mise en scène de Julie Deliquet, à la Comédie-Française, du 9 février au 16 juin 2019

(1) Précédents articles relatifs à tgSTAN dans Les Soirées de Paris :
“Onomatopée”
“Art”  »
“Atelier”

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Une réponse à Le metteur en scène et sa comédienne

  1. BM Flourez dit :

    Il y a, me semble-t-il, dans toute mise en abyme ou usage de la mise en abyme, une relation particulière et paradoxale qui relie directement la conscience de l’auteur à celle du spectateur (en passant par les acteurs) en même temps qu’elle libère du fardeau du réalisme. « Théâtre dans le théâtre dans le théâtre… » ne serait-ce pas aussi une complicité dans la complicité ?
    Je n’ai pas encore vu mais tout m’y engage.
    Merci.

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