Le duo

En ces temps d’éducation sexuelle parfaitement inexistants, Nicole Groult avait demandé à Marie Laurencin de l’accompagner chez le médecin afin d’obtenir en la matière, des rudiments lui permettant de se comporter avec son mari. L’homme de science ne s’est pas étendu, se bornant à indiquer à la première: « Madame vous êtes tout à fait normale et ça doit entrer par là… où je vous montre. » Avec ce genre de viatique strictement limité aux acquêts il aurait pu rajouter « bonne chance » mais le livre de Françoise Cloarec ne le mentionne pas. Cette anecdote a été révélée à l’auteur par Benoîte Groult. Quant à son livre, « J’ai un tel désir », il explore la relation amoureuse entre deux femmes dont l’une était couturière-styliste et l’autre peintre.

Afin de mettre en scène cette histoire singulière, Françoise Cloarec a dû la replacer dans un contexte maintes et maintes fois revisité puisqu’il s’agit de la sphère artistique au début du vingtième siècle à Paris. Ce qui fait que l’on y croise tous les protagonistes de l’esprit moderne. Le livre fait logiquement la part belle à Guillaume Apollinaire qui fut le compagnon de Marie Laurencin, aux habitués de cette époque exceptionnelle tels Picasso, Max Jacob ou Francis Picabia mais aussi des personnages déroutants et moins connus du grand public tels Henri-Pierre Roché. C’est lui qui, à l’occasion du 27e salon des indépendants en 1911, organise le contact entre Marie Laurencin (1883-1956) et Nicole Groult (1887-1956) laquelle est accompagnée de son mari André. C’est à ce personnage que l’on devra aussi plus tard, des adaptations cinématographiques par Francois Truffaut de ses livres « Jules et Jim » ou « Deux anglaises et le continent ». La vie très libre de cet homme inspirera également le cinéaste à travers « L’homme qui aimait les femmes ».

De fait le livre de Françoise Cloarec situe la liaison entre Marie Laurencin et Nicole Groult dans le cadre d’une liberté sexuelle éperdue où chacun se donnait la permission de coucher avec à peu près tout le monde. Où certaines frustrations conjugales trouvaient à se défouler ailleurs. L’ouvrage nous fait traverser deux guerres en compagnie du tandem. D’abord lorsque Marie s’exile en Espagne parce qu’elle a épousé un Allemand et que le premier conflit mondial ne faisait pas le tri. Ensuite lors de la seconde guerre où l’on apprend que l’ex-compagne de Guillaume Apollinaire a fait un séjour d’une semaine au camp de Drancy. Elle en sortira vivante au contraire de son ami Max Jacob pour lequel d’ailleurs elle a intercédé en vain auprès des autorités allemandes.

« Au fil du chemin et des rencontres », Françoise Cloarec (écrivain, peintre, psychanalyste) avoue s’être laissée aller à « devenir » Marie puis Nicole. Perméable, elle admet tout au long de son travail d’écriture être « tombée amoureuse » d’Apollinaire, de Henri-Pierre Roché et avoir « quitté » Marthe et Pierre Bonnard pour Picasso. Elle a bataillé afin de « tenir à distance » les destins « incandescents » de ses deux personnages mais convient que leur « créativité, leur liberté, leur élégance » la « poursuivent encore ». Et le fait est qu’elle arrive elle-même, par voie de contamination, à entraîner le lecteur dans cette liaison intense qui se consume au milieu de dizaines d’autres et dont la plupart sont célèbres. Cette histoire composite n’a pas fini de se réécrire. Car les centaines de lettres écrites par Marie Laurencin depuis son exil espagnol sont toujours interdites de publication par testament. C’est bien contrariant car on aimerait découvrir davantage cette « expression libre, spontanée, en dehors de toute règle épistolière » qui caractérisait l’écriture de cette correspondante amoureuse où les « couleurs douces de sa peinture » se transformaient en phrases. Parfois Nicole lui répondait par un poème comme celui-ci en forme de reproche à l’exilée: « Chienne en chaleur/Fille sans cœur/Tu m’as quittée…/Folie d’un jour/Pour faire l’amour/Tu t’es sauvée…/ »

Tombe de Marie Laurencin

Si le livre de Françoise Cloarec était un film il comporterait un long générique de personnages se débattant tels des diables dans l’eau bénite afin de ne pas se trouver englués dans des vies monotones dues au célibat ou à des associations conjugales en danger d’étroitesse. La soif de liberté était leur dénominateur commun. Leurs vies ainsi survolées font entrer de l’air ancien mais paradoxalement frais dans la nôtre.

PHB

« J’ai un tel désir ». Françoise Cloarec/Stock/20 euros

 

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4 réponses à Le duo

  1. perico pastor dit :

    Petite précision, quant au séjour de Marie Laurencin à Drancy:
    « Après la libération de Paris, le 8 septembre, Marie Laurencin, divorcée de longue date d’Otto von Wätjen, est arrêtée chez elle pour avoir reçu des Allemands pendant la guerre, et emmenée au camp d’internement de Drancy.L’artiste, qui n’a pas fait le voyage en Allemagne en octobre 1941, est libérée huit jours plus tard par la commission d’épuration et blanchie de toute collaboration. »
    Musée Marmottan, dossier de presse de l’exposition Marie-Laurencin 2013

    Et il est vrai qu’elle n’a pas fait le voyage en Allemagne en 41, mais, pour avoir une idée de son attitude pendant l’occupation, on ferait bien de lire le Journal 1939-1945 de Maurice Garçon, pp. 488-489, et aussi p.747

  2. Marie-pierre dit :

    Simple curiosité. Où Marie Laurencin est elle enterrée ?

  3. anne chantal dit :

    Suis en train de lire ce livre, et la coïncidence m’amuse.
    Pour en savoir un peu plus (?) lisez maintenant, mais peut-être déjà lu.. :le livre de Flora Groult sur Marie Laurencin et sa relation avec Apollinaire, au Mercure de France, si je me souviens .. !

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