Orphée, farce onirique

Si le film “Orphée” (1950), chef d’œuvre incontestable du 7ème art, renferme toute la mythologie de Jean Cocteau (1889-1963), celui-ci ne cessa tout au long de sa vie de rendre hommage au poète de Thrace, à travers dessins, théâtre et cinéma. Orphée, poète parmi les poètes, auquel Cocteau consacra dès 1926 une farce moderne en un acte, tout à la fois burlesque et onirique. Créée au Théâtre des Arts, à Paris, le 17 juin 1926, par Georges Pitoëff, qui signait également la mise en scène, et son épouse Ludmilla dans les rôles respectifs d’Orphée et d’Eurydice, la pièce fut rarement, voire jamais, montée depuis. Aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, il nous est enfin offert de la découvrir sur la petite scène du Théâtre Noir du Lucernaire et ce pour notre plus grand bonheur.

“Madame Eurydice reviendra des Enfers”. Cette sentence poétique énoncée par le cheval nous renvoie de plain-pied au mythe d’Orphée. Son épouse Eurydice morte, Orphée s’en va la chercher aux Enfers. Mais si le Dieu des Enfers accepte de le laisser repartir avec sa bien-aimée, c’est à la condition formelle qu’il ne la regardera pas. Or ce qui devait arriver… arriva et Eurydice disparut à jamais.
Avec “Orphée”, Jean Cocteau transpose ce mythe de l’Antiquité grecque à son époque dans un univers merveilleusement poétique : un cheval qui s’exprime tel un esprit pratiquant l’alphabet spirite, un vitrier en lévitation, des gants aux pouvoirs surnaturels, des miroirs que l’on traverse, une tête coupée qui continue de parler… La magie est partie prenante de l’histoire, créant une atmosphère visuelle des plus fantastiques que l’on retrouvera par la suite dans nombre d’œuvres cinématographiques du poète : “Le Sang d’un poète” (1930), “La Belle et la Bête” (1946), “Orphée” bien évidemment ou encore “Le Testament d’Orphée” (1960).

On retrouve dans cette pièce un autre personnage d’importance, cher à Cocteau : Heurtebise, l’ange auquel le poète avait consacré un de ses plus beaux poèmes en 1925, repris plus tard dans le recueil “Opéra”. Cet envoyé de l’au-delà, inspiré de l’ami Radiguet disparu prématurément en 1923 à tout juste vingt ans, prend dans “Orphée” l’apparence d’un vitrier qui, en bon ange gardien, se donne la mission de veiller sur Eurydice, son poète de mari et leur bonheur domestique. Dans sa mise en scène, César Duminil a d’ailleurs choisi de terminer visuellement la pièce sur deux phrases issues du poème : “Qu’il est laid le bonheur qu’on veut, / Qu’il est beau le malheur qu’on a.” (“L’Ange Heurtebise”, strophe XIV) portées ostensiblement et non sans fierté par La Mort elle-même.

Heurtebise est indirectement la voix de Jean Cocteau qui s’exprime à travers lui : “ Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne. Du reste, regardez-vous toute votre vie dans une glace et vous verrez la Mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre. (…) ”. Si la plupart d’entre nous ont en mémoire l’adaptation cinématographique que fit Jean Cocteau du mythe près de vingt-cinq années plus tard, avec Jean Marais (1), Maria Casarès et François Périer dans les rôles titres, il s’agissait là, rappelez-vous, avant tout d’une histoire d’amour entre La Mort et Orphée, d’un amour impossible qui confinait au drame. Dans une ambiance toute germanopratine, très années 50, La Mort revêtait les traits d’une belle Princesse énigmatique dont les aides se déplaçaient sur des motocyclettes pétaradantes. Point de cheval, mais une voiture dont la radio émettait des messages non moins mystérieux…

La pièce, elle, revêt un ton beaucoup plus léger. La tragédie tourne à la farce ou au rêve, c’est selon. S’inspirant des dessins de Cocteau, privilégiant le blanc et le noir et fidèle au décor conçu par l’auteur, la scénographie nous transporte, dès le premier regard, dans un monde non réaliste qui fait la part belle à l’imagination. Très inventive, tout à la fois simple et raffinée, elle s’adapte au ton décalé du propos et de la mise en scène. Saluons ici le remarquable travail de César Duminil qui, de plus, joue le rôle d’Orphée. Les costumes de Blanche Abel s’harmonisent on ne peut mieux à l’esthétique du décor. L’ensemble est du plus bel effet : gracieux, aérien, éthéré… La musique et les lumières, sont, elles aussi, en accord parfait avec l’univers rêvé du poète. Les comédiens, grimés de blanc et les yeux largement cernés de brun, adoptent un jeu qui oscille sans cesse entre le naturel et la farce. Ce pari audacieux ne peut être tenu que par d’excellents interprètes, ce qui est le cas. A noter le parti pris très original d’avoir choisi un homme pour incarner le personnage de La Mort. Avec sa silhouette extrêmement longiligne, dans un costume qui tient tout à la fois des élégantes tenues du couturier Paul Poiret que de celle du grand Mamamouchi dans “Le Bourgeois Gentilhomme”, William Lottiaux possède une présence digne d’un personnage non-terrestre. Sa singularité fait merveille et l’idée est judicieuse.

Tous très talentueux, ces jeunes comédiens se sont rencontrés sur les bancs de l’école d’art dramatique de Raymond Acquaviva. Après divers projets autonomes, “Orphée” est le premier spectacle de leur toute jeune compagnie, la Compagnie du premier homme. Nous ne pouvons que les féliciter, les remercier d’avoir si bien servi Cocteau et leur souhaiter d’autres créations théâtrales de la même envergure.

Isabelle Fauvel

(1) “Jean Marais éternellement”, chronique du 27/11/2018 dans Les Soirées de Paris

“Orphée” de Jean Cocteau du 6 février au 24 mars 2019 au Lucernaire. Mise en scène et scénographie de César Duminil, assisté de Clark Ranaivo, avec Joséphine Thoby (Eurydice), César Duminil (Orphée), Jérémie Chanas (Heurtebise), Ugo Pacitto (Raphaël / Greffier), Yacine Benyacoub (Azraël / Commissaire) et William Lottiaux (La Mort).

Orphée au Lucernaire. © James Alexander Coote

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2 réponses à Orphée, farce onirique

  1. olivier Chastenet dit :

    Dommage que je ne sois pas à Paris pour voir la pièce,non seulement je suis un admirateur de Cocteau mais votre critique me laisse des regrets et parle si bien d’un homme qui fut avant tout un « magicien » et d’une compagnie de jeunes acteurs de théâtre qui n’ont pas l’air de trahir ni le texte,ni la mise en scène…pour une fois..

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