Turin ville d’art et d’essais

Aller à Turin avec la seule idée de profiter de la ville est parfaitement concevable. S’y déplacer dans le but d’aller découvrir le Lingotto donne davantage  de sens au trajet tout en  offrant un beau prétexte pour filer ensuite sous les arcades de la ville et bader de place en place. Sans oublier la promenade le long du Pô qui parachèvera en beauté l’escapade. Et donc, tout au-dessus de l’ancien siège social de Fiat achevé en 1922, il y avait une piste pour y essayer les autos. Au centre se dresse désormais une sorte de tour de contrôle (ci-contre) qui abrite la pinacothèque Giovanni et Marella Agnelli soit une précieuse collection de peintures allant de Canaletto (1697-1768) à Matisse en passant par Picasso et débutant par Severini. En cumulant art et essais, le Lingotto refait par Renzo Piano, fait de la cité turinoise une originale synthèse.

Faire le tour de la piste à pied permet d’avoir une jolie vision de la capitale du Piémont. Turin s’étale entre les Alpes qui lui font un écran protecteur et le Pô qui s’écoule en contrebas comme une frontière liquide. Au-delà du plus long fleuve d’Italie, il y a des collines. Sur l’une d’elles est juchée l’église des Capucins à partir de laquelle le regard peut mieux encore qu’au Lingotto embrasser le panorama généreux, surtout si l’on grimpe les dernières marches du musée de l’alpinisme qui y est accolé.

Turin a longtemps eu une réputation de ville industrielle jugée sans intérêt. Cette erreur monumentale l’a préservée des métastases de la mondialisation. À l’opposé de Venise, Florence ou Rome, le long de ses avenues rectilignes on croise fort peu de touristes étrangers. Contrairement à Paris, la majeure partie de ses restaurants sont de culture locale et ses multiples cafés invitent en permanence à multiplier les pauses en terrasses ou au comptoir. Une des caractéristiques centrales de cette ville vient de ses kilomètres de rues en arcades et de ses candélabres à cinq branches.

On peut longuement s’y promener sans craindre la pluie ou le soleil. Pour se rendre plus rapidement d’un point à un autre il y a les antiques tramways verts ou orange (d’autres sont plus modernes) et aussi le métro dont l’unique ligne fait que l’on ne peut pas se tromper. Un détail amusant est qu’ici Uber n’a pas réussi à s’imposer. Lorsque l’on active l’application, elle nous invite à prendre le taxi local par ailleurs très bon marché. De quoi dans tous les cas de figure, zigzaguer au gré de de ses envies, par exemple jusqu’à la cathédrale réputée abriter la relique du Saint-Suaire. À noter que dans ce cas précis, Jean-Paul II en personne s’était offusqué que l’on puisse prendre ce linge bidon pour celui ayant enveloppé le corps du Christ. Il considérait que c’était une « provocation » à l’intelligence. Mais cela n’enlève rien à la foi de ceux qui viennent le voir nous est-il expliqué. Si tout le monde est d’accord, y compris ceux qui estiment que l’objet est authentique, la polémique n’a pas lieu d’être.

À quelques heures de TGV et moyennant un retard quasi-obligatoire, Turin concentre à elle seule tout ce qui fait le charme de l’Italie. La ville commet ce miracle de coller à nos rêves cisalpins. Rien de tel qu’un petit café local pour redonner suffisamment d’énergie au visiteur venant chercher de ce côté des Alpes l’oubli des tourments tricolores. Quatre centilitres de ce divin breuvage suffisent à fournir l’énergie que requiert un tour de piste du Lingotto à cloche-pied et enchaîner ensuite sur la visite du musée de l’automobile où sommeillent les extravagants engins d’un début de siècle révolu. Mais le mieux est de s’y promener les mains dans les poches et de s’y désaltérer des vins locaux. La configuration même de la cité fait que l’on s’y sent guidé par une main invisible, poussé par un vent énergique. Sur quatre jours, la partition turinoise ne comportait aucune fausse note.

PHB

PS: Le grand quotidien La Stampa consacrait le 15 février un article à Guillaume Apollinaire. Il y était écrit qu’avec les peintres Picasso et De Chirico, ainsi que l’écrivain Ungaretti, l’auteur de « Zone » (et natif de Rome) appartenait à ces protagonistes qui projetaient une nouvelle façon d’exister. Qu’il faisait partie de ces « visionnaires assoiffés d’expériences nouvelles » dans cette Europe du début du XXe siècle, « oscillant entre tradition et modernité ». Comme Turin.

 

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5 réponses à Turin ville d’art et d’essais

  1. philippe person dit :

    Cher Philippe, êtes-vous allé au Musée National du Cinéma ? Le bâtiment mérite aussi le déplacement… La muséologie aussi. Moins son parti pris très pro cinéma américain (presque rien sur le cinéma français et pas grand-chose sur le néo-réalisme italien – juste l’oscar de De Sica !!!!)…
    C’est le plus grand musée sur le cinéma en Europe et le monument le plus visité de Turin…

    La chose la plus décevante à Turin : la boutique de la Juve !
    Le merveilleux film de Marco Bellocchio, « Fais de beaux rêves » se passe à Turin. Il évoque entre autres la tragédie de l’équipe du Torino disparue dans un accident d’avion il y a quelques dizaines d’années et qui est toujours célébré par les supporters du Club, le Club des « prolos »… contrairement à la Juve des Agnelli…

  2. BRUNO SILLARD dit :

    Je reviens au Musée du cinéma qui vaut largement celui de Paris et aussi de Berlin, il s’est installé sous un dôme métallique, à l’origine une synagogue mais que la communauté juive n’avait pu financer. Un musée très ludique qui laisse une belle place aux décors. Et puis surtout ne pas louper le musée d’égyptologie de Turin le deuxième d’Europe après peut-être Berlin, bien sûr après le Caire , on attend avec impatience le futur musée de la capitale. En tout cas largement devant celui du Louvres. Il faut voir les peintures des tombeaux, les statues et les objets de la vie quotidienne.
    https://www.vanupied.com/turin/musees-turin/musee-egyptien-de-turin.html

  3. Colette BLAISE dit :

    Moi aussi je recommande LE MUSEE EGYPTIEN, richissime et intelligent, je crois me souvenir que certains jours il est gratuit. Mais ATTENTION AUX PICKPOCKETS;Si le temps le permet, aller déjeuner aux bords de sa rivière (nom ?) S’y baigner, je ne sais plus. et les annees favorables, voir LE SUAIRE DEPLIE, av un rappel pour ceux-ci les autres jours, où ils sont roulés sous globe.

    Ville enchanteresse

  4. Mp dit :

    Trop fière d’etre d’etre des années plus tard une petite part de ces « visionnaires assoiffés d’experiences nouvelles » qui projetaient une nouvelle façon d’exister.

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