La vue devant soi d’Elisabeth Quin

C’est l’histoire d’une femme à qui tout le corps médical a annoncé, avec plus ou moins de délicatesse, qu’elle allait tôt ou tard perdre la vue par la faute d’un double glaucome. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un récit, ce n’est pas un témoignage. C’est une conjuration : « conjurer la catastrophe annoncée en négociant avec l’invisible » écrit-elle en citant le psychologue Tobie Nathan auprès duquel elle va chercher quelques ressources pour affronter son nouvel ennemi.

La journaliste Élisabeth Quin, animatrice du magazine quotidien « 28 minutes » sur Arte, le reconnaît : pour affronter cette catastrophe, son métier l’aide considérablement à partir en quête de secours intellectuels. Auprès de nombreux experts scientifiques mais aussi dans les livres, la musique, et même, voire surtout, la peinture. Elle évoque l’œil perdu de Jim Harrison, la cataracte violente de Claude Monet, l’intervention ophtalmologique qui priva le dessinateur Daumier de la vue, les écrits de Jacques Derrida sur la perte de la vue et le lien entre la vue et le savoir, … Être une femme cultivée ne suffira pas à enrayer le sort quasi inéluctable qui lui semble promis. Mais à la lire, ce sont des soutiens précieux.

Elle s’interroge, soulève mille questions qu’elle aurait préféré éviter puisque tel est souvent l’apanage des gens qui se portent bien. Elle n’écarte pas la trivialité, quand bien même elle n’en éprouve aucune fierté : des cinq sens, la vue n’est-il pas le pire à perdre ? vaut-il mieux être aveugle de naissance que de le devenir tardivement ? cette pilosité surabondante, comme dégât collatéral de son traitement, va-t-elle la conduire un jour à devenir une femme à barbe sans en avoir conscience ? et ce, alors même qu’elle est une femme d’image ? d’ailleurs est-ce bien raisonnable d’avouer ainsi tout ceci publiquement, notamment à ses employeurs ?

Elle conjure, elle conjure. Elle joue à « je te tiens par la barbichette » avec la maladie. « J’ai pour atouts l’adaptabilité, l’information, l’endurance, la solidité de mon entourage, une très bonne hygiène de vie grâce à un bon confort matériel, l’excellence de mes médecins et l’audace de chercher ailleurs. Je ruse pour vivre « malgré ça », et empêcher la maladie de me bouffer la tête, de coloniser chaque moment d’abandon ou de gaieté. La contenir afin qu’elle ne corrode pas le présent ». Quoique.

Elle se débat. Mais peut-on tout prévoir pour préserver le plus longtemps possible sa vie professionnelle, sa vie sentimentale, sa vie sexuelle ? « Écrire sur la maladie est une lutte contre la honte, le déni et la peur. »

Le métier d’Élisabeth Quin est de parler à des gens qu’elle a l’air de regarder mais qu’elle ne voit pas alors que, eux, la voient. La télévision transforme l’image en langage. Ce fichu langage qui ne parle que de voir. Élisabeth Quin s’amuse à lister les « tu vois ce que je veux dire », les « ça crève les yeux », les « regardons le problème en face » et autres «confiance aveugle» ou encore « c’est tout vu »

Le désordre volontaire de ce livre est très percutant pour ce qu’il dit de la panique que l’auteur doit vivre. Elle interpelle son lecteur : « Assumes-tu d’être un peu voyeur ? » Et oui, trois fois oui parce qu’elle sait créer une forme d’empathie sans pathos et parce qu’elle garde de l’humour et de l’élégance. Cette élégance qui lui fait nommer tous ceux à qui elle exprime sa reconnaissance et qui laisse dans l’anonymat tous ceux, notamment dans le corps médical, qu’elle pourrait accuser de mauvais traitements. Histoire de voir encore un peu la vie en rose.

Marie J

« La nuit se lève », Élisabeth Quin. Éditions Grasset. 141 pages

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3 réponses à La vue devant soi d’Elisabeth Quin

  1. de FOS dit :

    C’est un livre que je m’apprêtais à lire et cette chronique m’en conforte l’idée, merci Marie !

  2. NICOLE MALVINE BEX-DALAYEUN (MALVINE) dit :

    Elisabeth QUIN, femme et journaliste magistrale, elle le restera quoi qu’il advienne. Très probablement optimisera-t-elle cette, qui le sait, réversible adversité tant nos progrès scientifiques sont fulgurants.

  3. Bizarre, en ce qui me concerne on m’a fait du laser préventif dans les deux yeux parce que j’avais des facteurs de risque de glaucome (notamment tension excessive dans les yeux) et le risque est écarté.
    Le problème du glaucome est soit qu’il avance silencieusement soit qu’il peut se déclarer brutalement, mais on sait maintenant repérer les risques et intervenir si c’est pris à temps. Il faut être bien suivi.
    Par contre j’ai des amis souffrant d’atteinte de la macula irréversible ou pas…

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