Un petit tour à Rolle

Petite ville vaudoise de cinq mille trois cent quatre-vingt-quatorze habitants, située à peu près à égale distance de Genève et de Lausanne le long du lac Léman, Rolle n’a l’air de rien au premier coup d’œil.
Sa grande rue s’étire parallèlement au lac, avec ses façades impeccables aux couleurs variées, sa Coop (où tout est plus cher qu’en France), sa pâtisserie chocolaterie Moret (excellente), ses antiquaires chics, ses deux marchands de journaux, et tout de même sa Librairie du Lac, modeste mais riche d’ouvrages très graphiques.
Mais attention, Rolle n’est pas aussi anonyme qu’on pourrait le croire à première vue, car elle possède deux titres de gloire. Le premier, bien contemporain, est d’être le havre choisi par le franco-suisse Jean-Luc Godard pour y passer une relative retraite. On m’a assuré le voir, de temps en temps, au café restaurant du bout de la rue, près du lac.
Pas de quoi s’étonner sachant que sa mère est une descendante du pasteur Jean Monod né à Genève en 1765, et que le grand-père maternel est l’un des fondateurs de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Né à Paris le 3 décembre 1930, il fera ses études au collège de Nyon, puis passera le bachot (difficilement) au collège Lémania de Lausanne.
En avril dernier, un Godard fuyant d’ordinaire les médias a reçu la télévision publique suisse TSR chez lui à Rolle, dans sa cuisine, cigare à la main.
En réponse au présentateur évoquant les gilets jaunes, le héros de la Nouvelle Vague, âgé de quatre-vingt-neuf ans, a déclaré songer à « un film qui raconte l’état de ce pays, la France, ou certains aspects de ce pays ». Et apparemment les gilets jaunes français, et non pas les gilets jaunes suisses (image ci-dessus) qui ont manifesté devant le siège de l’ONU en février dernier. Ou encore les étudiants suisses multinationaux, dont ma petite nièce rolloise Jillian, émule de Greta, ayant séché le « gymnase » de Morge, le 15 mars dernier, pour aller brandir à Genève un panneau proclamant « y’a l’feu au lac » !
Autant dire que la présence quasi invisible du Maître plane sur la petite ville tel un puissant fantôme…

Pour découvrir l’autre titre de gloire rollois, il faut simplement se rendre le long du lac, et admirer la vue. Par temps de pluie, de brume et de bise, comme ces jours derniers, les vagues viennent se fracasser contre les pierres du rivage, et le soleil a beaucoup de mal à percer de lueurs vives les nuages bas, au loin sur la droite.
Sur la gauche, on aperçoit l’une des tours du château, un vaste château à l’extérieur impeccable, mais qui ne possède pas de collections et qu’on loue pour des festivités. Il n’a pas la célébrité du château de Chillon (près de Montreux), immortalisé par Henry James au début de « Daisy Miller », bien que tous deux datent du XIIIème siècle.
Et devant soi, l’île, la petite île, la fameuse île, semblait plus sombre que jamais par ce temps de chien.
Modeste d’apparence, l’Île de La Harpe (ci-contre) témoigne d’un événement presque aussi important que celui bien connu de Guillaume Tell et de sa pomme. À ceci près qu’il ne concerne que le canton de Vaud et ses environs.

Né en 1754 à Rolle, Frédéric-César de La Harpe, philosophe, mathématicien, docteur en droit, pédagogue, devient à vingt ans docteur en droit de l’illustre université allemande de Tubingue.
« A l’époque, le pays de Vaud est sous la domination de Leurs Excellences de Berne », nous explique-t-on ex abrupto sur un grand panneau. Déçu par la passivité de ses compatriotes, La Harpe se rend à Saint-Pétersbourg à la cour de Catherine II. Séduite par l’érudition et le bon sens du Rollois, l’impératrice lui confie l’éducation de ses petits-fils Alexandre et Constantin, âgés de 7 et 6 ans. Avec le plein accord de Catherine II, F.C. de La Harpe « inculque à ses élèves de solides notions de ténacité, d’humanisme, de justice et de respect des droits de l’homme (sic). En 1795, il retourne en Suisse et restera en contact épistolaire avec Alexandre ».
Détail d’une grande importance pour la suite des événements, car visiblement, les qualités toutes suisses enseignées par le pédagogue à ses altesses ne vont pas être oubliées.
« Trois ans après son retour, poursuit-on, le prestigieux pédagogue intervient auprès du Directoire de la République française pour qu’il facilite la libération du pays de Vaud. La Harpe devient directeur de la République helvétique, malheureuse expérience qui se termine en 1803 par l’Acte de Médiation de Napoléon Bonaparte ».
Qu’est-ce donc que cet Acte de Médiation instauré par ce fourbe de Bonaparte ? Google nous en instruit : selon cette nouvelle constitution, la Suisse redevenait une confédération, constituée de dix-neuf cantons, soit six de plus qu’auparavant ( Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin et Vaud), chaque canton possédant, et possédant encore, sa propre constitution.
Mais Bonaparte veillait, et bien que la République helvétique soit indépendante, il tenait le pays sous sa coupe, puisant notamment la soldatesque dans le contingent suisse.
Une première fois, nous dit-on, « ayant percé à jour la fourberie de Napoléon Ier, La Harpe supplie son ancien élève, devenu empereur de Russie, d’abattre « le nouvel Attila ».

Comme on sait, le nouvel Attila ne fut pas abattu, et il fallut attendre l’abdication de l’empereur des Français en 1815. Le fameux Congrès de Vienne rétablit alors l’ordre ancien, et Berne s’empresse de revendiquer ses anciens baillages de Vaud et Argovie. Une fois de plus, l’obstiné La Harpe se tourne vers son impérial ancien élève, et parvient à sauver ainsi l’indépendance de « Vaud, Argovie, Thurgovie, et Tessin ».
Quelques années passent, mais les Rollois n’oublient pas leur sauveteur, et vont le prouver: depuis des siècles, à Rolle, les barques apportent des pierres de Meillerie et repartent chargées de tonneaux de vin, de fromage, ou de bois du Jura. Mais le lac Léman, on le sait, est capricieux et sujet à des tempêtes aussi terribles qu’en mer. En 1837, on décide donc de renforcer la digue par une île (?), et l’année suivante, à la mort de Frédéric-César, on décide de donner son nom à l’île.
Des dons affluent de toute l’Europe, nous dit-on, pour couvrir en partie les frais de l’obélisque de 13 mètres érigé en son honneur.

Je n’ai pas encore eu l’occasion d’admirer cet obélisque de visu, ce sera pour une autre fois, si mon neveu Gilles, Rollois d’adoption, me réinvite pour un autre petit voyage à Rolle, petite ville vaudoise doublement honorée. Je sais seulement qu’autrefois, les étudiants de la Société des Belles Lettres, fondée en 1806 à Lausanne, se rendaient rituellement dans l’île et y organisaient de mémorables festins « dont l’exubérance choquait passablement les Rollois ».

Lise Bloch-Morhange

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2 réponses à Un petit tour à Rolle

  1. philippe person dit :

    Merci, Chère Lise, pour ce brillant article très rock’n’Rolle !!!

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