Gare au greenwashing de la Tour Montparnasse

Que faire de la tour Montparnasse se dressant telle une hérésie architecturale dans le ciel parisien depuis 1973 du haut de ses 210 mètres, défigurant à elle seule tant de belles perspectives haussmanniennes depuis le Champs de Mars, le jardin du Luxembourg ou la rue de Rennes ?
La municipalité parisienne s’est penchée sur son devenir, d’autant plus que les alentours sont un désastre urbain. Elle aurait pu opter pour la démolition, comme on le fait ailleurs dans la couronne parisienne pour certaines aberrations des années 1970.
La tour n’aurait manqué à personne, et le geste aurait été radical, exemplaire et libérateur.

Beaucoup plus nécessaire que ce réaménagement des places parisiennes, par exemple (places de la Nation, de la Bastille, de la République, de la Madeleine, Denfert Rochereau, Gambetta, etc.), qui ne sert à peu près à rien sinon à attenter au patrimoine (place de la République massacrée) en imaginant que nous passons notre temps sur une place ou une autre à nous prélasser et à regarder tourner les voitures…
Quant à la place de la Bastille, qui a vu tant d’épisodes majeurs de notre histoire se dérouler à ses pieds, elle n’existe plus, tout simplement. Ce n’est plus une place, mais une presqu’île.
Comme le dit si bien le grand spécialiste du patrimoine Didier Rykner sur son site « La Tribune de l’Art », la seule raison de se réjouir est lorsque ces transformations sont réversibles.

Autre obsession hidalguienne, toujours dans le cadre de ce qu’elle appelle modestement «réinventer Paris» : garnir Paris de tours, ceinturer Paris de tours, vieille lubie des années 70, comme l’atteste le Front de Seine.
Donc les tours prolifèrent : tour du TGI signée Renzo Piano aux Batignolles (160 mètres, 38 étages, 50 ascenseurs), tours du 13e (dont la tour Jean Nouvel de 180 mètres), tours de Bercy Charenton, Tour Triangle à Balard relancée sous le prétexte des JO de 2024, prétexte qui a déjà beaucoup servi (comme aux Serres d’Auteuil) et va servir encore plus à la mairie de Paris.
Car pour tout projet d’urbanisme parisien, à chaque étape, il suffit qu’une majorité se dégage au Conseil de Paris parmi la centaine de membres élus de tous partis. On imagine les tractations, les Verts de Paris s’étant toujours opposé aux tours, par exemple.

Car la tour est une fausse bonne idée. Elle ne permettra pas de résoudre les problèmes de logement, et ne peut qu’empirer le bilan écologique et environnemental de Paris, placée au premier rang des villes européennes pour le pire ratio habitant/espace vert, même en incluant les bois de Boulogne et de Vincennes. En 2018, notre capitale a même pris la tête du classement comme « ville la moins verte du monde ». Le neuvième arrondissement, par exemple, est plus dense que Manhattan.
Et ce n’est pas le tout relatif « verdissement » des places « réinventées » et «placedelarépublicanisées» (dixit l’historien d’art Alexandre Gady) qui va améliorer ce glorieux classement.
Les tours non plus, car la tour est par nature plus polluante et plus énergivore : sa construction comme son entretien ont un bilan carbone supérieur à ceux d’immeubles moins hauts, et ses charges quasiment doubles (ascenseurs, éclairage, refroidissement, lavage des vitres, etc.).

Mais, direz-vous, voyez Londres ! Voyez New York !
Eh bien justement, New York ne cesse de se poser la question : si l’Empire State Building a pu sensiblement améliorer son mauvais bilan, comment « verdir » tous ces skyscrapers couverts de panneaux de verre à l’heure du changement climatique, notamment la Trump Tower, une des plus énergivores de la Big Apple ? Beaucoup de bizeness en perspective, naturellement.
Quant à Londres, avec laquelle on aime comparer Paris, elle n’a rien à voir car elle est dix à quinze fois plus étendue, ce qui change tout. Et si elle se livre avec ivresse à la folie des hauteurs depuis vingt ans (voir notamment la « 30 Saint Mary Axe » surnommée « le cornichon » par les Londoniens), elle est suffisamment étendue pour le supporter.
Cela dit, toutes ces towers semblent plutôt réservées à une riche clientèle…

En fait, la mairie de Paris a préparé son forfait de longue date, lorsqu’elle a fait voter au Conseil de Paris, en 2006, la modification du PLU (Plan local d’urbanisme) incluant le dépassement des constructions pouvant aller jusqu’à 37 mètres de hauteur. Puis en 2016, plusieurs nouvelles « petites clauses » ont défini des dérogations.
À partir de là, tout était permis.
Ainsi, tournant le dos à un geste radical de démolition, justifié notamment par les considérables travaux de rénovation nécessaires (dont le désamiantage), la municipalité a fait l’étrange raisonnement suivant : certes la tour Montparnasse est trop haute, trop moche, trop isolée, mais rendons la encore plus haute et encore plus visible en la «verdissant».
Un concours international d’architecture est lancé, remporté par quatre architectes français réunis dans « Nouvelle AOM », ayant pour ambition de faire de la tour moche «l’icône de la révolution énergétique du 21e siècle». Ni plus ni moins.
Certes la nouvelle icône sera un peu moins énergivore qu’avant (parois légèrement épaissie d’un mètre, double vitrage, etc.), mais surtout, elle sera surélevée de 23 mètres (soit 7 étages haussmanniens) pour abriter « une serre de production agricole », et brillamment éclairée la nuit.
Un tour de passe-passe permis par les nouvelles petites clauses du PLU de 2016.
Aménagez donc une serre agricole sur votre toit, ou quelque pseudo serre, vous obtiendrez le permis de construire sans problème !

Heureusement, comme chaque fois, comme toujours, on peut compter sur les vaillantes associations de défense du patrimoine et de l’environnement. La très agissante association locale « Monts 14 » et « Sites et Monuments », la plus ancienne association nationale remontant à 1901, reconnue d’utilité publique en 1936, (ancienne SPPEF) ont formé un recours gracieux le 12 septembre contre le permis de construire, signé par la mairie de Paris le 12 juillet dernier.
Recours basé sur « l’atteinte portée aux perspectives parisiennes », renforcée par le projet. Car Paris n’est-elle pas la ville horizontale par excellence ? La reine des villes horizontales du monde ? Comme en témoigne ci-contre la vue depuis la tour?
La mairie de Paris ayant rejeté le recours le 16 octobre dernier, les deux associations s’apprêtent à déposer cette fois un recours contentieux devant le tribunal administratif, encouragés par leur pétition qui se développe allègrement.
Elles vont non seulement persister dans « l’atteinte (encore plus grande) aux perspectives parisiennes », mais souligner que « du point de vue de l’écologie, les arbres représentés sur le permis délivré ne disposeront que de 80 cm d’épaisseur de terre, sur à peine 30% de la superficie d’un étage (occupé essentiellement par les différents dispositifs d’accès à la « serre ») ».
Et sur son site internet, le président de « Sites et Monuments », Julien Lacaze, ose le message suivant : « Les propriétaires de la tour sont libres de convertir ses 7 – actuels – derniers étages en « serre de production agricole », si leur engagement au service d’une écologie-gadget est sincère, l’important étant de ne pas surélever un édifice déjà beaucoup trop imposant ! »
On connaît trop bien, en effet, cette rhétorique du « greenwashing », souvent employée par la mairie de Paris, comme aux Serres d’Auteuil par exemple : pour masquer l’amputation et la bétonisation de l’un des plus beaux jardins parisiens, elle a autorisé la construction de massives serres modernes défigurant les lieux encore avantage.
Car le « greenwashing » ne fait-il pas le bonheur des promoteurs ?

Lise Bloch-Morange

Association www.monts 14.com

Association Sites et Monuments

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8 réponses à Gare au greenwashing de la Tour Montparnasse

  1. Marie J dit :

    Lise, vous m’avez fait rire – jaune malheureusement…

  2. Christophe M dit :

    Ainsi donc Mme Hidalgo est maire depuis la construction de la tour Montparnasse ? Long règne !
    Comment peut-on écrire un article aussi partisan, mensonger et réactionnaire ! À le lire tout est « moche » à Paris ! Je ne lirai plus les articles bloch-morangiens.

  3. Marie-José Sélaudoux dit :

    Et ces squelettiques robinets remplaçant les jets d’eau du Rond-point des Champs Elysées, et l’horrible bouquet de tulipes de Koons derrière le Petit Palais? oui tout ce que fait Mme Hidalgo à Paris est « moche ».

  4. anne chantal mantel dit :

    Je ne suis pas d’accord avec cet article.
    La Tour Eiffel a eu ses détracteurs, et maintenant, tous les parisiens la supportent .
    La Tour Montparnasse, idem. Ces tours sont des témoins de leur temps, comme le sera la pyramide de Pei. Et nous devons les respecter.
    Imaginez détruire cette tour incriminée, et les ravages dans le quartier pour combien d’années ? C’est ridicule. Elle se dresse fièrement en haut de la rue de Rennes, et elle a bien raison. Cette rue de Rennes, qui devait être continuée jusqu’à la Seine …. Ouf, la rue Bonaparte a été préservée,et c’est tant mieux .
    Une ville, c’est le passé, le présent, et le futur, sinon elle meurt … cf Venise….

  5. Yves Brocard dit :

    Je suis entièrement d’accord avec Anne Chantal Mantel. Je n’ai jamais compris ce tour-bashing persistant et pseudo-snob de la tour Montparnasse. Je l’aime telle qu’elle est, depuis qu’elle elle est là. Bien plus belle, équilibrée, fine que les tours du quartier Grenelle ou que la plupart des tours anciennes de la Défense. Ce qu’il y a de désastreux c’est la place sur laquelle elle repose et ce ne sont pas les travaux qui y ont lieu depuis des années qui améliorent quoique ce soit. La France n’a jamais, et ne sais toujours pas, construire des centres commerciaux conviviaux, ou l’on respire et où l’on a plaisir à flâner. Voir le désastre enterré des Halles par exemple. Et la canopée ridicule, coûteuse, absurde n’améliore rien.
    Par contre je suis d’accord que le projet de modifier la Tour Montparnasse est une absurdité de plus. Comme si il fallait verdir la Tour Eiffel, ou Notre Dame pour les rendre acceptables et green-compatibles!
    En espérant que si par malheur cela se faisait, comme le dit l’avisé défenseur du patrimoine Didier Rykner cité par Lise Bloch-Morange, cela soit réversible, et vite!

  6. Merci de votre intéressant commentaire.
    Juste une précision: il ne s’agit pas de snobisme anti tour Montparnasse, mais du constat que cette tour mal placée détruit un grand nombre de perspectives hausmaniennes dans le ciel de Paris. Donc elle fait obstacle à la beauté architecturale de la ville.
    Même problème pour toutes ces tours voulues par la municipalité hidalguienne, qui détruisent l’harmonie d’ensemble de la ville, outre qu’elles augmentent le bilan carbone déjà catastrophique.

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