Histoires d’encre

La Tribune  a perdu ses feuilles.  Les Cassandre la voient déjà rejoindre France Soir, et bien d’autres titres encore avant, dans l’armée des fantômes de la presse. Une fin bien bête pour le journal économique, presque une histoire de «Désert des Tartares», la « Big one » serait là et ses journalistes regarderaient désarmés le front qui s’éloigne. Le Tribunal de commerce de Paris entendra les candidats le 23 janvier.

Pourtant la crise était belle, comme l’aime l’Histoire. La chose dont en réalité personne ne comprend rien. Presque mieux qu’en 14 quand la rencontre malencontreuse d’un Archiduc d’Autriche et d’un Serbe archi-fanatisé s’est soldée par une boucherie de plusieurs millions de morts. La «Big One» est là, et la presse a du mal à démêler sa réalité de celle des autres, mais c’est quoi la réalité pour un canard ? Les pays arabes qui s’enflamment, une centrale nucléaire qui explose ou le marché de la publicité qui implose ? C’est peut-être aussi une histoire de cigale et de fourmi.

– Je  me souviens. Etait-ce une discussion réelle ou imaginaire ? Je ne sais plus. «Pour moi la rue du Croissant, dans le Sentier  n’était pas celle où Jaurès a été assassiné mais celle d’une imprimerie de presse où la Tribune a dû se faire imprimer. Une rue étroite à angle droit avec la rue Montmartre, il fallait voir les énormes camions faire la manœuvre en marche arrière et décharger les encriers ou les bobines de papier. Les habitants du quartier devaient apprécier. Aujourd’hui l’Hôtel Colbert est revenu à son usage premier sauf que d’hôtel particulier sous Louis XIV  est devenu résidence pour riches particuliers.»  

– Plus de thunes et voilà la Tribune renvoyée à la seule réalité tangible pour un canard, le papier journal tout juste lu, tout juste jeté, papier monnaie aussi, sans valeur, on n’a même plus le droit d’envelopper du poisson avec. Seulement dans la vie rêvée des banques, on peut emprunter du papier à la Banque centrale pour aussitôt le replacer chez elle. Dans la vie réelle, vous proposez la même chose à un banquier, il vous catalogue bon pour Sainte-Anne.

– Je me souviens. Quand était-ce ? Tu m’écoutes ? On reprend une bière ? «Tous les journaux étaient dans le coin, France Soir, le Parisien… » J’étais reparti dans mon délire. A cette époque, les journalistes faisaient rêver. Ceux de la «grande presse», un métier d’hommes avec ses reporters qui couvrent le monde ou ses «canardiers» qui courent la nuit et parfois s’endorment au petit matin sur des bobines de papier après avoir lu le journal tout juste craché de la roto. Une autre vie, une autre manière de la raconter, ajouter une pointe romanesque pour faire grand reportage même là où ça ne s’impose pas.

– Ce ne sera pas le moindre paradoxe de ce monde où l’on n’aura jamais produit autant d’écrits au moment même où le devenir de l’écriture ne tient qu’au fil tenu d’un format informatique dont l’espérance de vie ne dépasse guère plus que cinq ou six ans. Pourtant, on peut sortir à compte d’auteur n’importe quel bouquin et le faire diffuser sur Amazon ou Google Book pour moins de 200 euros. Quant aux tablettes, ou iPhone, ou truc chose, ils sont sans doute le chaînon manquant pour faire faire à la presse le saut de l’ange.

– Je me souviens. Garçon ? Deux «Grim» s’il vous plaît. «Une vie marquée au rythme des cafés matinaux, du Ricard du midi, du whisky du soir, des repas arrosés de brouilly ou de beaujolais, l’alcool conserve peu ou mal le journaliste. Mais bon, tout ça faisait partie de la machine presse avec au final le vacarme de la rotative

– Le monde change et il suffit de se laisser entraîner par lui. On oublie vite, tout devient naturel, le premier poste de télé en noir en blanc ou sa dernière «Remington», le numéro de téléphone commençant par «Odéon» ou «Balzac» ou bien son premier transistor qui accompagnait nos nuits enfoui sous l’oreiller. Le monde change, et à trop le  regarder changer, la presse s’est aperçu sans doute trop tard que le monde de l’information s’était mis à tourner sans elle, à coup de Twitter ou de Facebook…

– Je me souviens. «Un bon siècle de presse, six siècles d’imprimerie qui vont être balayés en une trentaine d’années. Balayés comme le reste par le tsunami planétaire du Net. Tu dors ? Il est cinq heures, les journaux sont imprimés, les travailleurs sont déprimés une chanson de Lanzman et Dutronc. Bientôt il ne restera plus que les ouvriers à être déprimés, les journaux n’auront plus d’heure».

– Mais se dire aussi que le monde vit au rythme des téléphones qui voient autant qu’ils n’écoutent, d’Internet qui raconte autant qu’il affabule, il demeure l’absolue nécessité d’un témoin du temps qui passe, un juge de paix aussi, pour démêler le vrai du faux, un journaliste quoi !

La rue du Croissant je jour de l'Armistice en 1918. Vendeurs et acheteurs de journaux. Peinture de Jean Lefort au Musée Carnavalet. Photo: PHB

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6 réponses à Histoires d’encre

  1. Benoît dit :

    Merci Bruno, je tweete !

  2. On lui souhaite longue vie à ce journal sous une forme ou sous une autre. Sachant aussi qu’un groupe de presse, L’Agefi, logé rue du Croissant, a passé le cap des 100 ans l’année dernière, notamment grâce au Web. Et que Les Soirées de Paris fêtent leur centenaire cette année toujours grâce à Internet. Mais il est vrai que le papier manque à beaucoup.

  3. Bruno Philip dit :

    Journalistes sans papiers bonne chance à vous (envoyé de mon iPad…)

  4. jmc dit :

    Encre ? Me reviennent en mémoire (sans garantie d’exactitude, donc) les vers du bestiaire :

    Jetant son encre vers les cieux
    Suçant le sang de ceux qu’il aime
    Et le trouvant délicieux
    Ce monstre inhumain, c’est moi même

    Paradigme du journaliste, autant que celui du poulpe, génie créateur ? Et si les acteurs de la presse, et de la presse « papier » en particulier, étaient pour quelque chose (beaucoup?), dans ces disparitions inquiétantes…

  5. Excellente référence que ce Poulpe dont l’auteur est, rappelons-le, Apollinaire.

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