Joël Pommerat sur le 38e parallèle

Encore une histoire d’amour ?! Une histoire de l’amour plutôt. Mais l’action se déroule lorsque ce sentiment est mort. Sans espoir de retour. La réunification des deux Corées, que Joël Pommerat présente aux Ateliers Berthier de l’Odéon, est cette hypothèse de l’harmonie du couple qui relève ici du pur fantasme. Un bijou de théâtre, dans le fond et dans la forme.J’aimerais vous implorer d’y courir. Las, il semble que tous les sièges soient réservés jusqu’au 3 mars. Reste la tournée (qui passe par Ottawa, tiens pourquoi pas ?), en attendant une éventuelle reprise, comme celle en mai et juin prochains de Cendrillon du même Joël Pommerat. Ce manque de places me permet tout de même de lever le voile ci-dessous sur quelques éléments de l’« intrigue ».

C’est peu dire que Joël Pommerat, dans son texte tout du moins, ne croit pas un instant en la réunification des deux Corées. L’Amour n’existe pas, clame-t-il. Après un jour, un an, dix ans ou plus d’illusion, on se réveille forcément lucide. Le propos résigné de la pièce est sans concessions, source d’inspiration pour l’artiste associé au Théâtre de l’Europe qui a imaginé une succession de saynètes plus sombres les unes que les autres.

« Les deux Corées », extrait de la pièce. Photo: Elisabeth Carecchio

Il y a, au hasard, l’épouse amnésique internée qui vouvoie son mari, le fantôme de l’amour de jeunesse que l’on veut suivre, l’assistante qui voudrait se faire sauter par son patron dans la chambre d’hôtel de leur voyage d’affaires, l’époux qui revient comme si de rien n’était dix ans après avoir abandonné le foyer, les deux voisins naïfs qui se rendent compte que leurs conjoints ont trouvé disons, un terrain d’entente, ou le couple employant une baby-sitter pour prendre soin d’enfants imaginaires. Ou encore la prostituée et le prêtre amoureux, la robe blanche de noces qui n’auront pas lieu.

L’auteur est donc solidement installé en haut d’un mirador sur la ligne de démarcation entre les deux Corées. Jamais il ne laissera passer le moindre petit lapin. On se souvient des ballons que les habitants du Sud envoient dans les airs pour porter des messages de paix à leurs voisins. Joël Pommerat tire à vue et fait éclater tous ces ballons, sans pitié.

Surtout, l’artiste habille ce fond d’un pessimisme à toute épreuve, d’une forme de toute beauté. On retrouve l’esthétique de Ma Chambre froide, aux Ateliers Berthier déjà. Un univers singulier où dominent les ombres entre deux pauses d’obscurité totale. Le spectateur rêve éveillé (pardon, c’est un cauchemar plutôt) grâce à la magie des lumières ou de la musique.

« Les deux Corées », extrait de la pièce. Photo: Elisabeth Carecchio

Autre élément relativement original (tout aussi bien récemment exploité pour le Peer Gynt de la Comédie Française au Grand Palais), le dispositif « bi-frontal ». Il s’agit de diviser les spectateurs en deux rangées de gradins qui se font face. Au milieu, l’arène. Les comédiens ne peuvent rien masquer, comme c’était déjà le cas avec la scène circulaire de Ma Chambre froide.

Ces comédiens justement, troupe fidèle, sont à nouveau ici impeccables pour cette Réunification. Ils campent à merveille ces multiples personnages si proches du spectateur au propre comme au figuré, si beaux à force d’être banalement humains.

A bientôt, Monsieur Pommerat. Peut-être nous présenterez-vous un jour La chute du Mur de Berlin, une pièce qui prétendrait avec brio qu’on peut toujours recoller les morceaux. Il s’agira cher lecteur, de ne pas manquer le voyage.

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2 réponses à Joël Pommerat sur le 38e parallèle

  1. de FOS dit :

    Magnifique commentaire. Juste un peu frustrant puisqu’il laisse peu de chances pour le propre ressenti, vu le manque de places.

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